Mission Planète-Urgence
Inventaire ornithologique de
la vallée du Sitatunga (Zinvié, Bénin)

7-21 juin 2015

Album photos Picasa des oiseaux de la vallée :

(cliquer dans l'image)

euplecte franciscain

Journal de mission


Je lorgnais sur cette mission Planète-Urgence depuis sa création. Mais la proximité d'une métropole - Cotonou en l'occurrence - me faisait hésiter, avec la crainte de tomber dans une vague banlieue. Cette année, après avoir consulté les rapports de missions des volontaires antérieurs, j'ai surmonté ma réticence et sauté le pas, dans un créneau praticable dans mon calendrier. Dimanche 7 juin 2015
Nous sommes bien en avance à l’aéroport de Lyon St-Exupéry pour le vol de 10h50. Enregistrement simplissime, j’avais imprimé ma carte d’embarquement la veille à la maison. Un dernier café avec Magali avant de passer en salle d’embarquement où un fonctionnaire plaisantin essaie de me faire croire que le contrôle est maintenant payant. Vol banal sur Paris CdG, avec un autre café.

Surprise à Charles de Gaulle que je n’avais pas pratiqué depuis deux ans et qui fût il y a une dizaine d’années l’aéroport le plus calamiteux de la planète dont l’organisation cauchemardesque avait une fois réussi à me faire louper une correspondance alors que mon vol depuis Houston était arrivé à l’heure. C’était l’époque des grands travaux. Aujourd'hui le transfert au Terminal F est un bonheur de fluidité rassurante idéalement balisé, et d’une rapidité qui tient du miracle. Le pire aéroport du monde s’est bien amélioré.
Cool, j’ai deux heures devant moi avant le vol sur Cotonou. Embarquement à 13h30 pour un décollage officiel une heure plus tard, mais finalement bien en retard à cause d’une histoire d’embarquement de personnes à mobilité réduite expliquera le commandant de bord dont je reçois le message du fond d’une vigilance en veille, d’un bon petit somme à vrai dire. Lorsque j’en émerge nous sommes toujours sur le tarmac. Donc Aéroports de Paris a encore des progrès à faire. Décollage avec une bonne heure de retard.

Vol agréable. J’ai un hublot devant l’aile de l’A340 (19K). Nous survolons un Massif Central brumeux sans visibilité. Mais le temps s’éclaircit à l’approche de la côte. Puis nous traversons une zone d’orage d’une fantastique beauté, une forêt de cumulo-nimbus, enclumes gigantesques et vertigineuses posées sur un océan de cumulus d’un blanc étincelant hérissé des ascendances des nuages actifs (congestus). Absolument magnifique. La traversée de la côte par la région Gérone est superbe. Le survol des Baléares sera la cerise sur le gâteau de cette fête visuelle.
De l’autre coté de Mare Nostrum vite traversée l’Algérie se présente par un bourg niché dans l’estuaire d’un oued sinueux d’évidence asséché dont le cours est bordé de rectangles lumineux – des serres probablement. Puis la marqueterie aux teintes pastel de la plaine intérieure agricole précède les paysages plus désertiques qui annoncent le Sahara. Un voile de brume, transparente au début, tirera progressivement le rideau sur la scène et me ramènera sur mon siège. C’est là que mon voisin me demande si je veux bien baisser le store du hublot. J’accède sans objection à la demande. Mais cet enfermement obligatoire dans une ambiance de bétaillère me pèse toujours lourdement quand il est si facile de s’en évader et de s’émerveiller de paysages souvent extraordinaires qui font oublier la claustration. J’ai accumulé de ce goût immodéré du nez collé au hublot pratiqué pendant de longues années, où je retrouve toujours mes douze ans, au prix de quelques douloureux torticolis, des images fantastiques d’indicibles beautés ou de curiosités inaccessibles autrement. Je retrouve en m’endormant la vision au cours d’un vol vers San-Francisco je crois, de la petite fumée dérisoire et solitaire qui montait quasi verticalement d’une vallée glacée loin de tout dans l’immense désert blanc et montagneux du grand nord canadien ou groenlandais où nulle vie n’était attendue. Quel personnage sorti des pages de Jack London pouvait bien avoir allumé ce feu-là ? Cette fumée mystérieuse m'habite toujours, comme cette aube féérique et glacée aux teintes aussi mystérieuses qu'indescriptibles quelque part au dessus de l'Islande lors d'un vol de retour de Vancouver. L’évocation rétrospective de ces petits bonheurs célestes m’engloutit doucement dans une sieste d’une bonne heure.
A mon réveil, le Sahara est réapparu, magnifique composition de motifs sculptés dans toutes les nuances des ocres, pâles au creux des dunes, à sombre sous les crêtes ourlées de leurs ombres sinueuses. Une piste, mystérieuse, lacère le paysage. Un immense plateau passe, massif ancien érodé probablement. Un gigantesque squelette de dinosaure gris anthracite lui succède. Des nuages bas, gris roussâtre, turbulents, signent le vent du désert qui souffle et qui opacifie l’air d’un voile roux, que le crépuscule assombrit doucement. Nous passons Niamey vers 19h locale (-1h/Paris), déjà dans l’ombre. L’avion commence sa descente vers Cotonou où il touche la piste avec 40 mn de retard sur l’horaire.

Bouffée d’air tropical en émergeant de la cabine de l’avion sur le tarmac. Le Bénin me souhaite la bienvenue, chaleureusement. J’espère que je n’aurai pas aussi chaud qu’à Pendjari en 2008.
SMS à Magali au débarquement. Je découvre, quand la préposée au contrôle me renvoie sèchement, qu’il faut remplir une fiche d’entrée et une fiche "ebola" pour accéder au contrôle des passeports. Opération menée à bien, non sans mal, grâce à mes deux coudes, dans une jolie cohue.
Attente interminable de mes bagages ensuite, que je désespère, après presque une heure d’attente, de voir sortir sur le carrousel, quand enfin ils émergent alors que nous ne sommes plus qu’une demi douzaine de passagers à attendre. Ouf !.

Je ne trouve mon nom ni sur les panonceaux qui fleurissent la sortie du hall des bagages, ni devant la porte de sortie du bâtiment. Mais je ne pouvais pas manquer la pancarte CREDI-ONG-Planète-Urgence brandie par Martial Kouderin qui m’attend dehors en face de la sortie. Congratulations d’usage du premier contact, puis embarquement dans son 4x4 où nous avons tout le temps de faire connaissance avant d’atteindre la sortie du parking, environ 40’... Il est plus de 22h.

Nous parlons un peu retard de bagages, sujet sur lequel je suis un puits d’anecdotes (Salt Lake City, Merida,…). Lui était à Berlin récemment pour réunion sur l’éducation au développement où son bagage est arrivé alors qu’il repartait.
Il est pisciculteur. Je lui demande donc s’il produit du capitaine dont j’avais été régalé à Waza. Non, tilapia et silure seulement. Le moteur de l’association CREDI-ONG (noté C-O plus loin, et voir encart) est une entreprise de pisciculture au cœur d’une ferme-école d’aquaculture autour de laquelle se développe l’activité militante de protection de - et d’éducation à - l’environnement, dont l’action s’étend sur la vallée du Sitatunga (le sitatunga - Tragelaphus spekii - ou guib d'eau, est une petite antilope des marais).
Rapidement nous sommes amenés à parler pompage. J’évoque les pompes solaires que nous installons à Hwange. Peut-être intéressant pour son asso ? Nous en reparlerons.
Traversée de Cotonou. Trafic turbulent. Des 2 roues partout, avec ou sans lumières. Les boutiques sont ouvertes. Atmosphère d’animation juvénile, plaisante.

Nous passons au local de C-O. Martial laisse tourner le moteur du véhicule. Je me retiens de la remarque à laquelle il aurait droit en tout autre circonstance. Il n’arrive pas à ouvrir la porte. Il pense qu’il y a une clef dans la serrure coté intérieur. Ah ! Donc pas de tel portable pour le volontaire ce soir. Pas grave à ce stade. On quitte la grand route pour la piste en direction de Zinvié notre destination demain. L’hôtel où je vais passer la nuit est tout près. Il est 23h15. Le jeune gardien se manifeste rapidement et nous conduit à ma chambre, un boukarou (cylindrique) spacieux avec salle de bain, grand lit à moustiquaire et ventilo au plafond.
Je n’ai pas diné. Bof. Dodo à minuit, fatigué. La chaleur humide est supportable mais le ventilateur n’a pas de ralenti approprié. Je dois faire avec la basse vitesse, trop élevée. Finalement je l’arrête.
Pas de drap. Un peu inconfortable. Sentiment de fraicheur. Je fais mon fœtus pour minimiser la surface rayonnante.

Lundi 8 juin 2015
Réveil technique 5h30. Relaxation ensuite pour redormir un peu, infructueuse. Trop de choses en perspective. Vers 6h, ti-tu, ti-tuu, ti-tuu, d’abord discret puis sonore. Plus tard strophe ti-tu-tuit sonore répétitive : bulbul commun. Je me lève. Il est 6h30. Vite habillé. Dehors en quelques minutes. Tour du petit domaine. Très agréable et propre, ambiance militante avec un coté centre d’éducation à l’écologie. Une femme balaie le sol de latérite avec un balai de paille en composant un superbe motif de longues ondulations d’une large trame de rainures créée par les pailles de son balai dont elle joue avec beaucoup d’application. Le résultat est simplement superbe. La grande cour devient un jardin japonais, œuvre picturale couchée, éphémère magnificence que les premiers passant - dont je suis - vont bientôt commencer à effacer, le plus souvent d’un pas indifférent et encore somnolent. Et elle réalise cette petite merveille tous les matins en improvisant son œuvre du jour. Je la salue respectueusement.

boukarou à La Tropicale
Mon boukarou à l'hôtel La Tropicale de Cotonou
J’ai une méchante fringale, d’où l’intérêt de dîner le soir. Petit déjeuner en terrasse, devant la cour. L’omelette à l’oignon est délicieuse et bien hot (pimentée), et le café calamiteux.
Le corvidé local (mantelé) s’appelle corbillat.

Martial est à l’heure. Nous passons à la banque pour que je tire de l’argent liquide. Il me dit que 100€ seront bien suffisants. Un type fait de l’obstruction au guichet et nous attendons une grosse demi heure. Au moment de repartir, le 4x4 de Martial refuse de démarrer. Jamais eu ce problème me dit-il, bien contrit. Un gars qui passe à coté remarque le manège et entend le refus rauque du démarreur à démarrer. Il a un joint de culasse à la main. Il fait actionner l’avertisseur en même temps que le démarreur : les deux s’écrasent en même temps. "Batterie, pas de doute !" dit-il avec un sourire. Martial se gratte un peu la tête puis file au garage plus loin en chercher une.

motos cotonou
Circulation motocycliste à Cotonou
En attendant j’observe la vie du boulevard. Les motos dominent. Elles servent à tout. Les chargements sont portés en travers jusqu’à deux mètres environ : bouteille de gaz industrielle, éléments de menuiserie, etc… Au-delà de 2m les charges sont portées à l’épaule, alignées dans le sens du déplacement. Exemple, un paquet de tuyaux de plomberie de 6m. Le règlement de circulation est flexible : une moto emprunte devant moi la contre allée de gauche à contre sens, d’évidence interdit, et tourne à gauche en coupant la route à tout ce qui vient face dont un flic à moto qui ignore superbement l’infraction et poursuit son chemin.
Et voilà que le gars du diagnostic batterie revient sur un scooter avec un collègue, une batterie et deux câbles sur la plate forme repose pieds. Vite cablée. Contacts abominables, mais ça démarre. Sourires vainqueurs. Mais victoire à la Pyrrhus, le patron a quitté le champ de bataille messieurs, pour aller chercher du renfort. Et le voilà qui se pointe à l’horizon avec un carton de batterie qui lui bat lourdement l’estomac. Mines déconfites des deux mousquetaires garagistes qui avaient pourtant suivi le bon chemin critique pour faire tourner leur commerce. Martial les remercie avec une coupure de taille raisonnable.
Nous repassons ensuite au local de C-O où je rencontre trois membres permanents de l’asso, et où Martial me confie un téléphone mobile avec les n°s des membres de l’équipe. Il enquête sur le mystère de la porte qui a refusé de s’ouvrir hier soir. Mais le mystère reste entier.

10h, route vers Zinvié, enfin. Piste lente car bien défoncée. En route Martial m'interroge sur ma pratique religieuse. Je n'en ai point et je m'en passe bien lui dis-je. Je le questionne en retour. Lui est catholique, et je comprends qu'il y a là une impression en filigrane de l'association. Ce sentiment sera largement confirmé lorsque j'aurai baigné un peu plus avant dans le milieu.

Arrivée à Kpotomey, le hameau où est basée l’association, vers 11h. Présentations de l’équipe d’animation. La cordialité africaine et les vœux de "Bonne arrivée !" pétillent. Je découvre Camille, qui sera mon guide et partenaire sur le terrain. Puis Martial me conduit à ma case où je dépose mes bagages. Ensuite nous visitons les installations piscicoles de la ferme aquacole de CREDI-ONG.
A l’heure du déjeuner je découvre le siège du passager sur la moto de Camille, que je vais beaucoup pratiquer au cours de la mission, sur lequel je prends place pour aller au restau à Zinvié, à moins d’un km de piste. Menu : poulet au riz arrosé d’une béninoise 63cl, le bonheur du volontaire.
Camille me dépose ensuite à ma case où je me jette sur le lit pour un bout de sieste. Je suis réveillé par la voix d’une jeune femme qui chante dans la cour en faisant sa lessive. Le temps s’arrête. Instants de pur bonheur. La forme de ce chant, un peu psalmodie, me rappelle beaucoup celle de Vera Hall (Black Woman, Classic blues vol I, Folkways Records). Éclats de bonheur musical dans l'écrin de silence villageois et de moiteur tropicale, dont j’ai mis quelques toutes petites minutes dans la boite noire de mon iphone.
Camille à qui je ferai entendre l’enregistrement me dira que le chant est religieux et parle entre autres choses du diable toujours là qu’il faut savoir chasser. 15h, il fait 30,5° assez moites, dans la case.

Ma case à Kpotomey

ma case extérieure
Ma case
la cour
La cour et la maison de Georges et Justine
Je suis logé dans un gîte, voisin à angle droit de la maison des propriétaires – Georges et Justine - et d’un autre gîte à la jolie façade, accolé à cette dernière. L’ensemble ferme vaguement une vaste cour dans laquelle évoluent la basse-cour et les chèvres naines, limitée par le jardin à l’est et le cabanon des toilettes et une ruine de pisé au nord. Du même coté, poulailler et clapiers à lapins sont mes voisins immédiats. Deux arbres en face de l’entrée de la maison offre une ombre généreuse aux humains et aux animaux aux heures chaudes de la journée. Les devants des façades des bâtiments sont plantés de fleurs ornementales. La façade de ma case est orientée à l’est, et je profite du soleil levant. C’est une jolie construction en dur (pisé enduit ?), coiffée d’un toit de chaume.
ma case intérieure
Intérieur de ma case
L’intérieur est carrément monacal : deux pièces au sol de béton avec dans la principale à laquelle on accède en entrant, une petite table de 80x60 cm et une chaise, un râtelier accroche-tout artisanal au mur (planche équipée de taquets de bois d’une dizaine de cm) pratique pour suspendre les équipements au mur. Dans un coin la réserve d’eau est dans une grosse poubelle (~100 l), avec deux grands seaux, un petit et un bol-écope pour les manipulation navettes avec la salle de bain à l’arrière du bâtiment. La chambre est attenante, équipée d’une chaise, d’un autre râtelier accroche tout, et d’un matelas au sol surmonté d’une moustiquaire tenue par quatre haubans sur des clous plantés dans les murs. Chaque pièce est équipée d’une petite fenêtre fermée d’un volet de planches, qui ne sont d’évidence pas destinées à être ouvertes (les appuis sont utilisés comme étagères par nécessité, et donc encombrés d’objets divers – batteries, chargeurs, pharmacie et produits ménagers, etc.. - et en outre la fenêtre de la chambre est peu accessible, située derrière l’ensemble matelas-moustiquaire). La pièce principale est pourvue d’une ampoule LED pour son éclairage, mais la batterie alimentée par un micro panneau solaire posé sur le toit de la salle de bains à l’extérieur est HS. Donc pas d’éclairage du tout. La chambre donne par une porte de service sur une courette qui conduit à la "salle de bains" : plateforme cimentée pourvue d’une évacuation d’eau sommaire, fermée d’une cloison de lattes de bambous et pourvue d’un toit de tôle. Un fil tendu en hauteur permet de faire sécher sa serviette. Grande rusticité donc, plutôt agréable à pratiquer. La lumière manque le soir mais l’expérience de la vie au rythme naturel du cycle circadien a un petit coté retour aux sources que le climat autorise et qui laisse le temps de méditer sur ce qui en fait la qualité. Le dîner arrive sur un plateau depuis la maison d’en face, apporté par Justine ou une de ses filles, un peu irrégulièrement entre 18h45 et 20h30 selon les jours. Plat unique avec fruit(s) parfois, raisonnablement copieux.
La nuit tombe vers 19h30. Difficile de veiller au-delà de 21h30.
Insectes et intrus divers : rien n’empêche les monstres piquants ou mordants, gros ou petits, de s’introduire par la passoire des portes et du toit dans la case, et de se régaler du malheureux locataire impuissant pendant son sommeil. L’expérience dément formellement ce vieux fantasme. Le moustique est rare mais j’apprendrai que la prise de malarone quotidienne est nécessaire. Pas d’araignées, pas de cafards ou assimilés, pas de mille-pattes, pas de scorpions, toutes espèces que j’ai déjà eu l’occasion de côtoyer la nuit sans inconvénient particulier à l’occasion des missions antérieures et dans d’autres contextes.

Je procède ensuite à mon installation dans les lieux. La place de rangement manque un peu. La table est un peu petite, mais rien de dramatique. Le logement est spartiate (voir encadré) mais il est plutôt luxueux au standard local et donc juste à la mesure du volontaire motivé qui entend partager le mode de vie de la communauté qui l'accueille. Je suis curieux de voir la suite.
Vers 17h, briefing avec les responsables sur le programme du volontaire. Les transects de comptage ont lieu tôt le matin (7h-10h) avec Camille dans divers secteurs géographiques de la vallée, et la saisie des données est faite l’après-midi. Quelques invitations le soir par des membres de l’association. Les débuts d’après-midi sont libres.

Dans la soirée Camille passe me prendre pour un apéritif de bienvenue au restaurant chez Kiki à Zinvié village. Sur le tansad de la moto qui cahote et tournicote sur la piste, et dont je cramponne des deux mains le porte-bagages derrière moi pour ne pas être désarçonné, je me demande un peu ce que je fiche, septuagénaire pas encore fatigué, dans la nuit africaine, sur une piste plus qu’incertaine, sur le siège passager d’une moto derrière un grand adolescent quasi inconnu. L’interrogation ne dure pas - faute de temps - mais elle est révélatrice d’un décalage que je ne peux pas ignorer et qui va devoir s’imposer un jour. Autour du buffet de produits locaux je découvre les membres de la communauté que je n’avais pas encore rencontrés: Laurence qui s’occupe du tourisme, du musée et de sa boutique, Damien l’associé de Martial, Clarisse qui fait l’éducation des chasseurs locaux, Pascal, etc…) et je savoure l’hospitalité et la convivialité de l’équipe et les délicieux produits et fruits du terroir. Ah, l’ananas du Bénin !
Damien est français. Études de BTS d’agronomie dans la Creuse, stage au Bénin via les contacts d’un de ses profs, rencontre de Martial, projet commun, C-O est créée (cf encadré). Jolie soirée.

En sortant, brève discussion avec une fille qui vend des bricoles devant le restau, et qui m’interroge sur le fait que "il y a beaucoup d’argent en France, n’est-ce pas ?", ce qui induit de ma part une longue tirade sur le sujet pour essayer de la convaincre qu’elle est mieux devant son échoppe et dans sa culture avec ses parents et ses amis, qu’à courir là-bas si elle parvient à échapper à l’holocauste méditerranéen, après une carte de séjour plus qu’improbable en essayant d’échapper à l’OQTF fatal. Et je lui cite quelques exemples édifiants de ma connaissance, dont mes deux filleuls, Mamady le guinéen et Presley le congolais. Tout cela pour finir si tout se passe pour le mieux entre sa télé dans son clapier HLM, son boulot au bout du métro sans fin, et son supermarché. Mais si elle décide de venir néanmoins, je suis de ceux qui essaieront de lui faire une place.

21h retour à ma case. Une ampoule LED au plafond (alimentée par un micro panneau solaire) s’éteint en moins d’une minute. Donc pas de lumière, soit le lot commun des habitants du village. L’expérience va être intéressante. J’ai évidemment pris la frontale. Et j’ai eu la bonne idée de prendre aussi une petite lampe de lecture de voyage (1 LED) qui me sera infiniment précieuse. Je savoure une fournée de pages de Texaco sous ma moustiquaire avant d’éteindre, vers 22h, contre minuit d’ordinaire. Je vais vivre à un rythme horaire qui m’est fort inhabituel.
Réveil nocturne vers 4h, il fait bien soif. Tonnerre lointain. Il pleuviote. Mauvais augure pour la journée à venir. Long à me rendormir.

Mardi 9 juin 2015
Réveil à 6h. Il pleut toujours faiblement. Le téléphone C-O sonne : Camille me propose qu’on renvoie le transect à l’après-midi en espérant que le temps s’améliorera. D’accord. Je me lève néanmoins et j’ouvre la case au jour qui se lève. Depuis le seuil de ma porte j’observe la cour sous la pluie dans le beau gris sombre d’un paysage à la sérénité morose, et je vois une nuée de toutes petites chauves souris s’engouffrer ici et là dans la paille de la toiture juste au dessus de ma tête. Fin de journée pour elles, que je suis ravi d’avoir pour voisines. Il pleut de plus en plus fort.
cour sous la pluie
La cour sous la pluie au lever du jour
vue de la porte de ma case
A 6h30 un "co-co-co" sonore me prévient, qui me fait en même temps comprendre le pourquoi de la même locution claironnée par Soro Solo au générique de l’Afrique Enchantée sur France-Inter ("co-co-co, c’est l’Afrique qui frappe à la porte !"). La réponse convenue et conviviale est mé-mé-mé. C’est Justine, qui m’apporte le petit déjeuner, sur un plateau sur lequel elle a placé un pot d’eau chaude, un sachet de café (vraiment pas terrible), un bol, et quatre petits beignets (non sucrés, délicieux). Elle est accompagnée d’un garçon que j’identifierai plus tard comme Joseph, son fils ainé, qui a une sœur jumelle, Joséphine.
A 8h la pluie cesse et Camille appelle : on y va ? On y va ! ("Eia" en langue fon ).
Le ciel reste bien menaçant et j’ai mis au fond du sac photo sa protection imperméable et mon poncho de rando. Vers 8h15 j’enfourche la moto de Camille d’une jambe allègre, geste déjà familier, et en route pour la première journée d’action. Rapidement je me rends compte que le parcours va être une épreuve. Le sac bien lourd (~10kg) me tire en arrière et je dois compenser avec mes seuls muscles lombaires pour rester droit, qui vont sans doute demander grâce avant la fin du parcours sous les saccades que nous font subir la piste défoncée et les zigzags du conducteur pour éviter les grosses ornières et autres écueils. Finalement ils tiennent, mais la leçon est douloureuse.

Arrêt à Yévié, village à quelques km de Zinvié. Petit marché sous une halle métallique. Je regretterai de n’avoir pas pris d’argent au retour pour calmer une grosse fringale. Puis sac au dos et en route pour la plaine inondable de Tacli.

Nous sommes rapidement en pleine nature et nous observons nos premiers piafs.

Camille_1
Mon guide Camille dans la plaine de Tacli
euplecte franciscain
Euplecte franciscain
Je découvre l’existence du magnifique euplecte franciscain au vermillon incroyable qui se laisse admirer et photographier avec complaisance. Puis pie-grèche fiscale, mâle de veuve dominicaine et sa traîne immense, un couple d’élanions blancs, etc.. Milan noir que Camille notera milan à bec jaune dont je découvrirai plus tard qu’il est une espèce (sédentaire) à part entière (milvus aegypticus, milan à bec jaune ou milan d’Egypte) après avoir été longtemps considéré comme une sous-espèce du milan noir (milvus migrans, migrateur paléarctique). Le milieu est superbe. La plaine inondable est encore inondée par endroit, et ouverte avec des groupes de beaux palmiers et de nombreux buissons d’arbuste divers.
Au total observation de 32 espèces ce matin. Pas de découverte mais une petite contribution utile à la connaissance statistique du milieu. Retour à Yévé puis à Zinvié. Les rues de villages puent les gaz brûlés des motos qui circulent en permanence. Déjeuner au restau, chez Jeanne, puis retour case et repos.

A 15h nous nous retrouvons dans la salle de travail des stagiaires attenante au musée, pour la saisie des données. Opération assez vite expédiée. Il fait une chaleur infernale. Je ruisselle sur mon clavier. La participation des deux équipiers n’est pas vraiment nécessaire. Je récupère les fichiers sur mon Macbook et je m’occuperai de la suite. Fin de journée vers 17h. Je file me mettre au frais dans ma case.

pates & poisson
Nature morte: le dîner (conchiglie et poisson fumé)
Je suis en train de noter mes impressions du jour quand Justine m’apporte le dîner vers 18h40. Un poisson et demi sur une montagne de pâtes (grosses coquilles, conchiglie) et deux oranges. Le tout vite englouti sauf une orange que je garde pour le petit dej. Pas trop envie d’aller chercher un bière au bistro paillote, grande case ouverte que j’ai aperçu ce matin à 100 m de ma case. Mes pâtes sont déjà tièdes. Je me préparerai mieux demain. Dîner dans la pénombre, à l’eau minérale, sur un coin de table, pas joyeux. Bof.
Mais après j’ai vraiment envie d’un café. J’y vais donc, d’un pas alerte. Beuh ! le désert dans l’obscurité. Mais une jeune serveuse, assez plantureuse - Clotilde - sort de son arrière boutique éclairée. Elle m’accueille plutôt froidement, parce qu’un peu intimidée sans doute, mais elle accepte de me servir un café, que je vais attendre confortablement installé sur un coin de canapé.
Le café est vraiment très bon. Un filon que j’exploiterai largement. A quelques mètres de là, à l’extérieur, les jeunes de C-O semblent affairés à un exercice d’emballage des produits de leur pisciculture. Retour à ma paillote avant 20h. Il fait nuit noire.
Le temps pluvieux s’est éclairci. Quelques étoiles apparaissent. Pas assez pour m’y retrouver.
La radio des voisins (Georges et Justine, mes propriétaires) tonitrue bruyamment des airs africains que j’aime bien. Supportable dans le contexte.
Quelques lignes de journal puis il faut éteindre (la frontale). Il n’est pas 22h, les poules, mes voisines dorment à peine.

Mercredi 10 juin 2015
Réveil 5h30. J’attends 6h pour me lever. Toilette express. Le petit dej arrive tôt, 6h20. Baguette vaguement briochée sur le plateau du café. Il me reste une banane et une orange de la veille. Je laisse la moitié de la baguette.
Coup d’œil dehors. Le petit jour fait rentrer une à une au logis les mignonnes chauve-souris, joyeuses et tournoyantes ballerines de la nuit. Les bulbuls chantent. Le ciel est à demi découvert et quelques étoiles n’ont pas encore consenti à s’effacer.

6h50, Camille arrive alors que je mets mes chaussures. Il salue les voisins et se fait servir une assiette de riz, son petit déjeuner sans doute, qu’il consomme debout. A 7h nous démarrons ver Gbodjé une vaste zone de prairie humide limitée par la rivière Sô à l’Est. Après la demi-heure de piste nous sommes arrêtés par une fondrière qu’il serait risqué de traverser à moto, à 300 m du débarcadère, départ du transect (sur piste) que nous rejoignons à pieds. La piste longe un affluent de la Sô large d’une petite dizaine de mètres, sur lequel évoluent quelques pirogues. Roselières, nénuphars et jacinthes d’eau colonisent les rives et composent un très joli tableau paysager.

pirogue
Pirogue sur un affluent de la rivière Sô
Il a beaucoup plu cette nuit. J’ai oublié mon anti moustiques, mais ils sont peu nombreux et je suis bien couvert. La plaine d’inondation est bien inondée. Les petites grenouilles font un savoureux concert de criquets.
gens à Gbodjé
Scène matinale près du chantier bois de Gbodjé
Nous croisons plusieurs groupes de femmes qui se rendent au marché de Zinvié à 10 km pour vendre leurs produits, portant des volumes impressionnants sur leurs têtes (photos). La scène est délicieusement exotique et pittoresque pour le touriste (ou le volontaire militant environnemental), et nimbé d’une aura puissante de tradition séculaire, mais on ne peut pas ignorer que porter une charge lourde sur sa tête et sur des kilomètres doit aussi être une corvée dont les intéressées se passeraient peut-être volontiers.

Nous rencontrons le président de la société de chasse locale. Front bas propre à l’espèce, et plafond aussi probablement. Il porte un T-shirt de C-O disant "Chassons autrement !". Tout un programme. Eclair d’optimisme alors. On aimerait qu’il en soit ainsi dans notre hexagone et que les nemrods de chez nous ne fasse plus la couverture de Charlie Hebdo. Bref, je regarde ailleurs. Nous poursuivons.

astrild T.Pelzeln cisticole
Astrild du Niger, tisserin à tête noire et cisticole roussâtre

Beaucoup de passereaux, tisserins, cisticoles, astrilds, souimangas, euplectes, capucins, etc..., un couple de dendrocygnes (veufs), un jacana et une talève d’Allen (poule d’eau) dans les jacinthes. Un râle des prés superbe (plumage de râle d’eau, long cou et œil rouge) traverse la piste à 20 m devant nous. Juste le temps de le mettre en boite d’un clic chanceux. Photo floue mais assez bonne pour l’identification. Les râles à bec jaune cancanent sans retenue dans les roseaux, invisibles. Les limicoles sont en Europe.

Camille@Gbodjé
Camille sur le pont, en fin de transect
chantier bois
Sur la piste aux abords du chantier bois de Gbodjé.
Matinée fructueuse et très agréable. Au retour nous traversons un chantier de production de charbon de bois. Des femmes constituent des fagots au bord de la piste. Les hirondelles d’Éthiopie font une jolie sarabande dans le ciel clair du matin.
Nous arrivons bien en avance au même restaurant qu’hier. Camille somnole sur la table pendant que je passe en revue les photos du jour. Je m’en veux d’avoir renoncé à traverser le fossé pour aller photographier les dendrocygnes posés dans le marais voisin depuis le talus derrière les roseaux. Tout ça pour éviter de me tremper jusqu’aux genoux. Même pas poule mouillée ! J’ai passé l’appareil à Camille qui était botté mais sans résultat utilisable. Grrr.
Douche avec seau et écope en rentrant à la case après cette matinée sous le cagnard. Court épisode de fraîcheur, tellement bienvenu. J’entreprends une lessive urgente, à l’ancienne, seaux et écope, qui va durer longtemps. La lavandière d’hier à la voix mystérieuse et enchanteresse n’est pas là pour accompagner mon ouvrage.

15h – Traitement des données dans la salle de travail attenante au musée. L’équipe C-O a une réunion "rétro-pro-spective" et Camille doit y participer. Donc je me colle tout seul à la saisie des données, ce qui me va bien car j’en profite pour travailler un peu dans les guides sur les espèces qui m’ont échappé sur le terrain ce matin. 43 espèces aujourd’hui. J’entends Joseph parler. Il me berce d’un discours analytique dont l’emphase le dispute à la vacuité. Belle estime de soi. Une des stagiaires ne se prive pas d’une bruyante hilarité.
Un bébé singe vert trouvé dans la forêt et rapporté à l’asso par quelqu’un, émet des petits cris désespérés depuis le fond du carton où il est enfermé en essayant obstinément d’en escalader les parois. Quelqu’un lui donne le biberon de temps à autre.

l’association partenaire CREDI-ONG

Martial, puis Damien, m’ont expliqué le fonctionnement de l’association et son modèle économique. Synthèse.
A l’origine il y a la rencontre de deux étudiants en agronomie, l’un (Damien) en stage de fin de BTS en France, et l’autre (Martial) en cours de cursus à l’U. d’Abomey-Calavi, une amitié solide nait alors, et avec elle l’intention commune de créer une entreprise de pisciculture. Les deux sont aussi militants écologistes et décident dans un premier temps d’héberger l’initiative dans une structure associative.
L’intérêt évident du modèle est qu’il permet de financer via une structure entrepreneuriale productive la dynamique de l’association. Et le résultat est remarquable : la structure a une vingtaine de permanents et organise des stages et des formations dans divers domaines de l’écologie – éducation au milieu naturel, conservation et protection – et sur les techniques de piscicultures. Elle est connue dans toute la région où ses T-shirts verts se rencontrent partout.
L’activité commerciale marche bien avec des débouchés commerciaux locaux pour la production piscicole.
Une écloserie a été ensuite créée par M. Kouderin, entreprise privée qui fonctionne adossée techniquement à la structure existante et dont la production alimente un contrat avec le ministère pour la production d’alevins.
La symbiose devrait contribuer à la fois au développement économique du pays et à la dynamique de la protection du milieu naturel.
Gagnant-gagnant comme dit une ministre connue.

18h – fin de la journée du volontaire (et des autres). Ce soir invitation chez Laurence, la chargée du tourisme chez C-O. Je remonte à ma case et comme j’ai un peu le temps, je vais me faire un café au bistro des pisciculteurs où j’en profite pour me raser et payer ma dette de café d’hier soir (150 F CFA ~ 0,25 €). Le café Régal est une grande paillote ouverte d’une dizaine de mètres de diamètre avec un bar et une pièce de service attenante, très agréable. Les stagiaires de l’association qui travaillent sur l’installation de pisciculture voisine y sont basés plus ou moins en permanence. Ses trois prises électriques sont toujours occupées, et convoitées, mais la gestion de cette précieuse ressource se fait dans la concorde. Je demande un petit café à Clotilde, qui acquiesce sans sourire et m’apporte bientôt le même demi bol qu’hier soir, que je sirote finalement avec plaisir. J’essaie d’apprivoiser la serveuse au sourire parcimonieux avec un pourboire (250 F) pas ruineux pour moi et bienvenu pour elle.

Laurence habite chez ses parents en dehors de Zinvié. Route en moto derrière Camille. La nuit tombe. Quartier résidentiel sans doute. Pas de réseau électrique. La bougie et les LED sont reines. Sa mère cuisine sur un brasero sous la paillote ouverte dans la cour, qui semble être traditionnelle ici, même chez les particuliers. Je m’y installe à l’invitation de Laurence et je bavarde un peu avec sa mère dans la pénombre, puis avec les invités qui arrivent. Nous passons à table à l’intérieur, dans une grande pièce aux murs de parpaings bruts éclairée par un projecteur LED. Il y a natte au sol et chaise disponibles. Je me pose sur la natte à coté de Camille. Discussion apéritive sur la meilleure position quand on est assis par terre. Je décline la fourchette que Laurence met dans mon assiette. Je mangerai à l’africaine. Et je partage d’autorité - je dois insister - la bière qu’elle a apportée pour moi. Le menu est traditionnel : poisson (de mer) superbement préparé - mais attention aux arêtes – servi avec une purée de cossettes d’igname, un peu gélatineuse et à la saveur très discrète mais qui accompagne très bien le poisson au goût bien corsé. Dessert d’ananas frais, absolument délicieux, parfum et consistance inconnus. Rien à voir avec les fruits coriaces et filandreux qu’on importe en France (assez verts sans doute). J’en rapporterai un à Magali qui adorera.

Les parents de Laurence ne participent pas au dîner. La conversation va bon train entre les sept convives, dont le plus vieux est plus jeune que le plus jeune de mes enfants. Gros écart de générations donc, mais je ne me sens pas mal. Il est question de la meilleure position assise sur la natte ou comment mettre ses jambes et où mettre ses pieds…, puis de vaudou (culte animiste d’origine béninoise, cf les beaux films de Jean Rouch) et de château hanté sur le plateau central du Bénin, de fiançailles - tradition locale forte , et de séduction (un latin-lover est présent ce soir, bien charrié par ses copains), d’araignée (Laurence en a écarté une) et de la répulsion spontanée des humains pour l’espèce - je cite Desmond Morris à ce sujet. Ils parlent souvent en Fon, la langue locale principale mais je n’en souffre pas. Jolie soirée, plutôt joyeuse. Retour vers 21h45 après salutations aux parents. La pluie menace mais mon poncho de rando n’a pas eu à quitter le porte-bagages de la moto.
Un peu de littérature avant l’extinction de la parcimonieuse lumière de ma précieuse lampe de lecture. Il fait 27°, supportable (32° à Pendjari en 2008…).

Jeudi 11 juin 2015
Réveil nocturne (technique) 2h15. Réveil sans appel 5h30, et lever 5h45. T=26,8°. Petite toilette.
Mes chaussettes ne sont pas sèches. Heureusement il en reste une paire dans la valise.
Le petit dej arrive à 6h25. Comme hier : café (mais plus de sucre car pas utilisé hier, bonne communication silencieuse) et gros pain brioché mou. Je préfèrerais, et de loin, les bons beignets du 1er matin.
Même problème qu’à la maison avec les semelles des pataugas qui larguent les saletés incrustées dans la semelle sur le sol propre. Mais Magali n’est pas là pour me morigéner.

Camille et moto
Camille et sa moto

Camille arrive peu avant 7h et se fait une assiette de riz que lui fournit ma logeuse, et que je le verrai payer ensuite. Puis en route pour le "circuit de la panthère" à pieds depuis ma paillote. Peu d’espèces observées au fil du parcours très forestier, mais visite intéressante. D’abord nous traversons des plantations d’arbres, cocotiers, puis palmiers à huile dont mon guide me dit qu’ils sont la richesse du pays, à quoi j’objecte que peut-être bien mais qu’ils peuvent être aussi la cause de déforestations dévastatrices des forêts primaires (Indonésie, Philippines,…) et contribuer en prime à affamer les populations privées de leurs parcelles de cultures vivrières par l’accaparement des terres par les multinationales agro-industrielles prédatrices.
Nous traversons quelques beaux paysages de végétation mixte très richement arborée dans un milieu de petites exploitations agricoles (qui servent aussi de modèles aux techniques de l’agroforesterie en France et en Europe !).
Nous passons devant des statues dont l'une représente un personnage en tenue militaire et l'autre une divinité. Camille m'explique qu'elles symbolisent la conservation de la forêt, en commun par la divinité Vaudou dont c'est la fonction exclusive de protection, et les gardes forestiers (militaires) qui aident l'ange gardien. Plus loin nous passons près d'un autel sous abri voué au culte de ce dieu protecteur de la forêt.

Nous visitons rapidement un petit bassin de pisciculture sur proposition de son cordial propriétaire. Le bassin est encombré de branches de palmiers, mais cela ne semble pas gêner les alevins de tilapia. Il est entouré d’un impressionnant enchevêtrement de branches et d’objets divers qui ne demanderaient qu’à être un peu ordonnés histoire de faciliter la circulation.

monument vaudou Panthère
Monument célébrant les protecteurs religieux et
militaires de la forêt béninoise
autel vaudou Panthère
Autel vaudou dédié à la divinité protectrice de la forêt
Mais notre concept d’ordre cartésien et géométrique semble souvent totalement étranger à la culture africaine (attention ! remarque qui n’a rien à voir avec le discours de Dakar du sarkopithèque). Ce qui nous hérisse fort au 1er degré laisse les citoyens africains indifférents, à moins que cette indifférence apparente ne soit que la conséquence de préoccupations bien plus pressantes. Exemple, les sacs et déchets plastiques qui constellent les bords des rues et des routes de Zinvié. Cette pollution reste modeste comparée à d’autres difficiles à croire. Je ne me suis toujours pas remis du spectacle cauchemardesque des villages en rase campagne du Nord-Cameroun (entre Maroua, Garoua, et Waza) dont les sols étaient constellés de sacs de plastique noirs et dont les moindres branches des arbres battaient (en 2006) les myriades des hideux pavillons noirs triomphants de la pollution universelle. Effrayant. Et cela semblait indifférer totalement les villageois. Il me semble qu’il y aurait là matière à une intéressante et sans doute enrichissante discussion avec les intéressés sur leur perception de ce problème et sur ce qu’elle nous dirait sur la sociologie des sociétés africaines traditionnelles.
A l’autre extrémité de cette problématique, le concept d’ordre est aussi la pire calamité qui se puisse appliquer au milieu naturel que la culture hexagonale a toujours tendance à vouloir ordonner en jardin à la française - "pour faire propre" - quand il a simplement besoin qu’on le laisse gérer lui même son ordre naturel, sa soupe primitive en quelque sorte, d’où émerge sa fascinante beauté, et de là seulement.

rivière Panthère
La rivière Panthère
hameau en forêt
Un hameau agricole en forêt

Nous passons une colonie mixte de tisserins noirs et tisserins gendarmes, qui cohabitent souvent me dit Camille. De jolies cours de fermes m’offrent l’occasion de mettre quelques cartes postales dans la boite.
Retour à la base - salle de travail du musée - assez tôt, vers 9h15, après un bout de route nationale (piste large) et l’observation d’un petit rapace (autour unibande selon Camille, plutôt un faucon pour moi d’après le profil, pèlerin peut-être).
Je rentre à la case, et après un bout de lessive je file m’offrir un grand café au bistro ou je passe un bon bout du reste de la matinée. Pas d’électricité aujourd’hui, donc pas recharge de batteries, ainsi vont ici les caprices du destin domestique béninois. Patience dans l’azur africain. J’avais un peu oublié le plaisir particulier d’observer le sable fluide du grand sablier vous filer doucement entre les doigts. "Vous avez l’heure, nous avons le temps", disent les africains au sourire lumineux. Je m’essaie à les imiter.
Retour à ma paillote pour ne pas manquer le rendez-vous de midi. Je termine la lessive simplifiée de ma chemise de brousse et des chaussettes de ce matin, et j’étends le tout sur la cordelette que j’ai tendue hier sur la façade devant la maison entre les chevrons de l’avancée de toiture, sous les chauve-souris...

Camille vient me prendre vers 13h et nous filons chez-lui après qu’il m’ait suggéré - sur interrogation de ma part - de troquer mon short léger contre un pantalon (pantacourt en fait). Les gens ici ne portent pas volontiers des vêtements courts. Il vit chez ses parents à Zinvié village dans une maison entourée d'un grand jardin clos d'un haut mur, où il m’abandonne en arrivant, sous la paillote à palabres, pour aller terminer les courses. Je rêvasse un moment en observant une poule suivie des ses poussins : elle gratte le sol et les loupiots derrière elle picorent vivement. Attendrissante maternité. Puis Joseph et Gisèle arrivent, suivis de Camille. Joseph me fait goûter l’alcool de palme local, assez proche de la tequila. Enfin, Marcel, représentant de Planète-Urgence au Bénin sud, arrive de Cotonou. Il est vêtu comme un vrai citadin, d’un costume fin léger, vaguement moiré, et porte des chaussures luxueuses, tellement pointues que j’en ai mal aux pieds.
Nous parlons un peu de PU et de la mission et des volontaires antérieurs en mangeant le poulet assez coriace et le légume un peu en gelée, non identifié, que nous a servi Camille. Mais le tout est bon. La conversation glisse ensuite sur la religion au Bénin qui est d’évidence une base humaine sociologique de l’association et aussi une composante majeure de la société béninoise. Joseph, personnage haut en couleur, très extraverti et donc disert, nous fait part de ses états d’âmes quant à son futur mariage et au caractère sacré de ce dernier, et à l’attitude de sa famille, etc… Il démarre un débat avec Marcel, et plus discrètement avec Camille, sur le sujet de la religion, les cathos qu’ils sont, les évangélistes, les curés sans foi (presque) ni loi qui se tapent joyeusement une bonne fraction de leurs ouailles féminines (citant un exemple de retraite religieuse en tête-à-tête), les fiancées qui couchent avec la moitié de leur village sauf leur promis pour ne pas compromettre leur engagement religieux, etc.. , bref, du débat bien corsé. L’interprétation du livre n’est pas épargnée (noter que la question a déjà été évoquée hier soir au dîner, peut-être une préoccupation sociétale constante donc ?). Sur les mœurs du clergé, ce que j’entends confirme assez exactement ce que me racontait ma fille aînée sur le sujet, après trois ans passés au Niger pour une ONG (CECI Canada / CADEV) où elle travaillait en contact permanent avec les autorités religieuses. Sa fermeté lui avait valu quelques ennuis lorsqu’elle avait (en toute laïcité) dénoncé ces comportements qui frisait parfois le délit pénal auprès des autorités du diocèse. Bref, je me tiens en marge du débat avec quelques remarque prudentes occasionnelles jusqu’à ce que Marcel m’interroge directement et me donne l’occasion d’exprimer en réponse mon point de vue sur le sujet et mes idées claires sur la question de la religion, et de la relation de chacun avec le sacré et la grande interrogation de Dieu, le tout sans ménagement, avec mention forte de ma distante neutralité sans bienveillance vis à vis des religions, ce qui provoque ici un acquiescement neutre poli, et là une moue dubitative qui n’ose pas la réaction hostile. Et je leur fais savoir qu’en bon laïc, donc tolérant, je collabore avec enthousiasme avec mes compagnons chrétiens ou musulmans, et aussi, au moyen d’un exemple fort illustratif, dans quelle estime je tiens les culs bénis souvent aussi cousus d’or, qui ne manquent pas une messe pour leur foutu salut, et à qui la religion sert de joker pour s’exonérer des devoirs d’humanité les plus élémentaires et qui s’en remettent à Dieu pour faire le boulot de solidarité à leur place. Tous membres éminents de cette catégorie particulière créée par Coluche jadis.

Après ce débat intéressant et tonique qui a couvert la fin du déjeuner, nous prenons congé les uns des autres. Comme nous sortons sur la rue, un bébé - de 1 à 2 ans - assis à l’ombre avec son père près de la porte sous un baldaquin de lattes se met à hurler en m'apercevant. Son père essaie de la calmer, gêné car c’est d’évidence la vue du yovo fantomatique et blafard que je suis qui la terrorise. J’en ris et je fais comprendre au père qu’il n’y a nulle offense. Plutôt un juste retour des choses qui m'amuse beaucoup.
Marcel semble tenir à me ramener en voiture à la base. Soit. Nous évoquons l’après-mission dans sa voiture. Je mentionne la possibilité d’un projet d’installation de pompes solaires ici pour les besoins en eau des activités piscicoles de C-O. Il me dépose à ma case et repart sur Cotonou.

Retour aux affaires après ma petite sieste, et à la saisie de données du jour. Il fait mortellement chaud et humide. Je ruisselle une fois de plus dans la salle de travail, après un aller-retour supplémentaire à la case où j’ai oublié la clé USB. Il faudra que je bricole une liste des oiseaux d’Afrique de l’ouest à partir du Sinclair & Ryan (Birds of Africa south of Sahara) que je préfère au Borrow & Demey (Birds of Western Africa, dont j'ai la version anglaise et eux la version française).
A 17h je suis devant un grand café au bistro de mon coin du village, un vrai bon café.
Retour à la case vers 18h15 pour ne pas manquer Justine qui doit m’apporter mon repas (18h30 avant hier). Mais de Justine point. A 19h15 j’appelle Camille qui me dit que son tel ne répond pas. Alors je vais faire "co-co-co" devant leur porte. Là, Georges vient me dire qu’elle n’a pas oublié, et qu’elle est à faire les courses. Pas de problème dis-je, je peux attendre. Sourires et congratulations réciproques.
J’appelle Magali en attendant qui a des problèmes techniques avec le téléphone, et la fontaine de Nantoin, et un de mes agneaux qui a un gros ventre, et les vacances des chéris. Bref, la vie est dure.
Finalement Justine m’apporte mon repas à 20h (nuit noire) : une assiette colossale de riz rouge coiffée de deux œufs, et une assiette gigantesque du même ananas dont je me suis gavé à midi avec un bonheur fou. Si vous voulez découvrir la saveur unique de l’ananas plus juteux qu’une orange, qu’à tort vous croyez connaitre, n’hésitez pas, faites le voyage et venez au Bénin, vous ne le regretterez pas. C’est miraculeux.
Je laisse la moitié du riz et je garde la moitié de l’ananas pour le petit dej demain matin, en espérant qu’il ne va pas tourner dans la nuit. Petit tour nocturne à l’extérieur. Coupure de courant habituelle au Régal. Bof. Rédaction de mes notes du jour. Au lit à 21h30, Texaco jusqu’à ce que le livre me tombe des mains, avant 22h. On s’habitue vite aux horaires de retraité.

Vendredi 12 juin 2015
Nuit calme, brièvement interrompue vers 1h30, jusqu’à ce que, grand initiateur du rituel matinal des basse-cours du village, le coq du coin se mette à cocoriquer comme le diable juste sous ma fenêtre à 5h pétantes. Irrésistible. Lever vers 5h40 après avoir étiré un peu la nuit en somnolant vaguement et en rêvassant de concert. Le ciel est clair ce matin. Je vois la lune pour la première fois ici.
Le reste de la platée d’ananas d’hier soir – une bonne assiette – n’a pas tourné comme l’orange de la veille (vague odeur aigrelette néanmoins). Je ne pensais pas pouvoir engloutir un tel volume. Et si !
Ensuite beignets au petit dej avec le café. C’est Byzance ce matin.

Camille est à l’heure. Route vers Yévé puis même chemin à pieds que mardi mais direction Kinto à la première bifurcation (pas de panneau, il faut savoir !). Station longue à la première ferme bourrée de piafs – contraste avec hier. Je n’arrive pas à observer un souimanga (selon Camille) au tsi-tsi-tsi caractéristique, déjà bien entendu hier. Tisserins et tourterelles abondent.
Un troupeau de vaches arrive avec un nuage de hérons garde-bœufs. Des femmes défilent sur le sentier, chargées de gros fardeaux de légumes. Une moto passe de temps à autre et nous empeste implacablement.

cisticale veuve dominicaine tisserin Pelzeln sans nom
cisticole roussâtre, mâle de veuve dominicaine, tisserin de Pelzeln, le sans-nom (camaroptère à dos vert, merci J.Gonin))
La piste, bien pourvue en ornières et petites fondrières, traverse une grande plaine humide, partiellement cultivée. De loin en loin un paysan est occupé à sarcler ou butter ses cultures - beaucoup de piments, mais aussi manioc et maïs.
femmes en portage
Fermières en route pour le marché de Zinvié à 10km
Hirondelles d’Ethiopie, martinets des palmiers tournent au-dessus de nos têtes. Un gonolek de Barbarie lance son appel aussi sonore et tonitruant que l’oiseau est discret et difficile à observer. Un gros coucal noir perché sur une souche semble se sécher les ailes comme un vulgaire cormoran. Le défilé des femmes en route pour le marché de Zinvié est incessant et superbement pittoresque. Elles sont cordiales en général, moqueuses ou distantes parfois, agressive une fois. J’ai dû dire au moins 100 fois bonjour, joyeusement. Nous essayons d’évaluer la population d’une grosse colonie mixte de tisserins à tête noire et de tisserins a gorge orange. Pas facile, on dit 250 après un échantillonnage sur un quadrillage virtuel. Une moto passe chargée de trois sacs de ciment, deux derrière et un devant. Un groupe de râles d’eau à bec jaune nous fait un petit concert quand nous passons près d’une roselière (par deux fois ce matin).
Nous arrivons à un pont qui enjambe une rivière calme, sous lequel des hirondelles à ventre roux semblent nicher, mais pas possible de descendre sur la berge pour voir les nids. Le pont est en arche et nous offre dans sa partie centrale un point de vue surélevé appréciable sur la plaine et le cours de la rivière. Nous y passons un moment. Au sommet d’un bosquet voisin un mâle de veuve dominicaine à la traîne somptueuse nous offre une jolie parade nuptiale en même temps qu’à la femelle qu’il courtise.
ansarelles naines
Groupe d'ansarelles naines
Plusieurs groupes d’oiseaux évoluent sur un petit plan d’eau à quelques dizaines de mètres en aval du pont sur le cours de la rivière, dont un groupe de canards qui nous intrigue. Leur calotte noire et leurs joues blanches rappellent le ruddy duck nord-américain (erismature rousse) ou la sarcelle hottentote. Dans le silence de la scrutation ponctuée de nos commentaires Camille s’exclame soudain "oies naines !". La rare ansarelle naine dont j’ai vu un seul individu à la mare éponyme (dwarf goose pan) à Hwange en 2013. Je n’y crois pas car je ne vois pas le miroir vert tendre et son liseré noir sur l’arrière de la joue (du mâle). Acrobatiquement je gagne deux mètres en parcourant en équilibre le sommet d’un mur rattaché au pont pour atteindre une petite plate-forme et grignoter un peu de distance. Il ne faut pas longtemps pour lever le doute. Je finis par observer un mâle et le caractère qui signe l’espèce sans erreur possible. Pas de doute, il s’agit d’un groupe de huit oies naines. La photo du Lumix avec le zoom au max (~600mm) qui n’est pas si mauvaise (ici), confirmera l’identification. Bravo Camille. Joie partagée.
L’heure avance et nous n’avons pas terminé le transect. Il reste à parcourir un petit kilomètre au cours duquel un mâle de veuve dominicaine après avoir complaisamment posé sur un roseau élevé, m’offrira le spectacle de son appétit et de sa grande vivacité au sol malgré le handicap de sa traîne démesurée (impossible de cadrer une photo décente). Quelques coucous didric, pie-grièches fiscales, tisserins divers, et cisticoles roussâtres clôtureront cette belle mâtinée d’observation. Sur le chemin du retour après que Camille ait rangé sa liste, un peut-être souimanga nous fait polémiquer. Désaccord que les photos trancheront peut-être.
Nous n’avons pas vu un seul rapace ce matin. Vraiment étonnant, même en sachant que les milans et les balbuzards, et les Jean-le-Blanc, etc…, sont en Europe. Et je ne verrai pas un seul vautour au cours de ce séjour. Grand contraste avec l'Afrique australe.

Après plus de 4h sur le terrain, de retour à Yévé nous dégustons des arachides fraiches achetées à une petite vendeuse des deux saisons, tout en bavardant. J’ai vraiment du mal à comprendre le français de Camille. Je lui fait tout répéter. Il parle dans sa barbe et il articule peu. Cela s’ajoute au fait que j’ai un réel problème d’audition qui me handicape pas mal. Exemple, quand je lui demande ce que font ces gars en face de nous qui bavardent assis sur un muret, je comprends Quasimodo quand il me répond taxi-moto !
Ensuite nous allons prendre un solide déjeuner au restaurant de l’hôpital (hé oui !). Nous croisons une 404 Peugeot camionnette et son chargement de bois de 2m de hauteur (photo). Véhicule emblématique qui me rappelle de forts souvenirs. Au restau la serveuse très attentionnée nous apporte un excellent riz créole au poisson (de mer, silvi nom local me dit Camille) accompagné d’une bonne grosse béninoise (marque déposée !) qui nous remet d’aplomb. Douche et sieste finiront de me reconstituer.

café Le Régal
La grande paillote du café Le Régal
15h, au boulot après un café sous la grande paillote du café Régal. Saisie des données du jour sur mon mac. Je m’y colle tout seul comme hier car Camille est mobilisé pour un chantier de nettoyage derrière le bâtiment du musée. 46 espèces observées aujourd’hui. Vite inscrites dans les digits. Je mouline ensuite les photos du peut-être souimanga de la discorde avec Photoshop (l’oiseau est en fort contre-jour dans l’ombrage sur fond de ciel). Elles ne permettent pas vraiment la détermination de l’espèce même si je vois apparaitre un piaf bien identifiable, mais pas identifié, avec du duvet sur son dessous et sur les cotés. Souimanga brun ou de Fraser (bec court et droit) ou juvénile, ou autre espèce ? Pas conclusif. Voir avec un vrai expert. Sinon tant pis.
Le bébé singe qui couine à en perdre le souffle son désespoir dans sa corbeille à papier me fend le cœur. Ce m’as-tu-vu de Joseph l’imitait hier en écho et en ricanant sinistrement, trop satisfait de son humour de caniveau, et j’avais une furieuse envie de lui faire passer le goût de ce genre de misérable raillerie.

Je quitte la salle de travail vers 17h30 pour aller me poser au bistro, bien plus accueillant, jusqu’à l’heure du diner. Le plateau arrive de chez Justine vers 19h30, apporté par sa fille, Joséphine, sans escorte. Des spaghettis aux oignons délicieux coiffés de deux œufs durs comme hier soir et comme hier soir une gigantesque gargantuesque assiette d’ananas. Je ne viendrai à bout d’aucun des deux. Cette fois j’avais rapporté une bière du bistro. Une fois mon appétit satisfait je retourne au Régal où je discute un moment avec deux jeunes stagiaires en pisciculture de l’asso avant que la lumière ne disparaisse une fois de plus. Il n’est que 21h mais je décide de disparaitre aussi.
Et je plonge une demi heure plus tard et sans état d’âme sous ma moustiquaire après une brève préparation du matériel pour le transect rivière demain. Les tribulations martiniquaise d’Estermone en Texaco m’introduisent à la nuit.

Samedi 13 juin 2015
Lever à 5h30. Mal aux dents, récurrent, gencive entre deux molaires. J’ai ce qu’il faut. Je lave mon pyjama dans la pénombre du petit matin au chant des coqs belliqueux qui surenchérissent à chaque nouveau défi. Menues autres tâches ménagères. Habillage. Mon pantalon de brousse lavé hier est encore bien humide. Il finira de sécher à 37°. Enfin je peux me régaler de l’assiette d’ananas restante du diner d’hier, que j’ai encore du mal à finir. Délicieux prélude au petit déjeuner que Justine m’apportera vers 6h30, co-co-co. Elle vérifiera d’un œil sévère sans un mot que la petite cuillère posée dans un gobelet plastique sur la table est bien celle que j’avais négligé de lui restituer hier avec le reste du service. Elle n’en avait pas mis dans le service du matin. Femme d’ordre. Encore des beignets. Je suis ravi.

embarcadère_1
L'embarcadère sur la rivière Sô à Ahomey-Lopko

Le transect ce matin consistera en une descente en pirogue de la rivère Sô. Je m’en fais une fête. Comme il sera statique pour les observateurs, nous prenons tout mon matériel, y compris le bigma (2kg), le monopied et la lunette d’observation. Le tout est bien lourd et bien encombrant sur la moto avec les gilets de sauvetage, pour une demi-heure de route jusqu’à l’embarcadère d'Ahomey-Lopko. L’empilement est quasi stable derrière moi mais j’ai les épaules bien chargées. Je tremble un peu dans les passages où la piste est du sable, de nous voir voler dans une embardée, même si Camille pilote son engin prudemment, et aussi dans les zigzags serrés autour et au travers des fondrières plus ou moins insondables. Nous passons sur la piste du transect de mercredi. Un paysan affûte son sabre d’abattis en fléchissant la lame et en la frottant sur l’arête de ciment du muret du pont. Les grenouilles de la grande prairie roselière chantent à tue-tête comme une armée de criquets.

Nos guides nous accueillent à l’arrivée et parlent avec Camille après les présentations. L’un d’eux, bien vêtu, s’appelle James.
Il est 7h40. Camille m’annonce que nous devrons revenir à 9h. J’exprime ma surprise et ma déception, ulcéré de tout ce bazar pour une demi-heure de transect. Il me dit ensuite qu’il est fatigué et qu’il a peu dormi… Je commence à comprendre. Bref, nous embarquons sur une belle rivière d’une bonne quarantaine-cinquantaine de mètres de largeur. Le ciel est gris. Mon humeur aussi.

Le parcours se révèle assez vite décevant. La berge que nous suivons est abrupte, quasi verticale le niveau de la rivière étant environ deux mètres en dessous du niveau du sol. Les guêpiers en sont ravis, les alcyons pie aussi peut-être. Mais on les voit peu et c’est fort monotone. La circulation éparse sur le cours de la rivière est un vrai plaisir visuel : grandes pirogues, femmes en boubous multicolores, piroguiers debout appuyés sur leurs grandes perches, enfants joyeux à cheval sur la proue,… Le bonheur ornitho est aussi un peu au coin du buisson parfois : quelques blongios nains, hérons pourprés en vol, martins-chasseurs du Sénégal pas trop farouches, et les délicieux martins-pêcheurs huppés. La proximité des rives est souvent occupée par des installations de pêche de fortune.

alcyon martin-pêcheurs dendrocygnes
oiseuax de la rivière Sô: alcyon pie, martin-pêcheurs huppés (couple), dendrocygne veuf
Les jacinthes d’eau sont partout, parfois fleuries, et des colonies de tisserins (tête noire, noirs, à gorge orange, …) sont suspendues partout dans les arbres. L’appel du noircap loriot résonne souvent. Les alcyons pie sont en costume noir et blanc.
La photo au zoom est un parfait cauchemar et le cadrage impossible à maitriser avec les mouvements de la barque. Alors ne parlons pas de qualité photo. C’est plutôt le sauve-qui-peut photographique permanent.
Un geste mal contrôlé et le Lumix posé sur le banc à coté de moi tombe au fond de la barque derrière moi. Horreur ! dans 3-4 cm d’eau que je n’avais pas vus. Petite ou grosse cata. Mortifié, je le désactive vite après l’avoir rattrapé et je nettoie tout ce que je peux en espérant que la flotte n’a pas eu le temps en quelques secondes de s’introduire trop loin dans les circuits de contrôle ou même jusqu’au capteur photo.

pirogue
Pirogue et village sur la rivière Sô

Je rumine ce pépin lorsqu’au moment de faire demi-tour quelqu’un qu’on ne voit pas interpelle les piroguiers depuis un champ voisin. Le pagayeur de proue répond sèchement. Les répliques s’enchainent alors rapidement, le ton monte comme le lait sur le feu, et c’est l’empoignade verbale incontrôlée qui diverge et les bordée d’injures qui volent de part et d’autre. L’affrontement dure une bonne dizaine de minutes. Camille m’explique vaguement que le paysan agresseur est un vilain jaloux…. Finalement la distance croissante entre les belligérants et la portée limitée de la voix humaine mettent un terme à l’incident.
Nous traversons le cours de la rivière et là, petit miracle, double : a) j’essaie de redémarrer le Lumix : ça marche ; b) un martin-pêcheur huppé se pose sur une branche à portée de zoom, je l’encadre, je le tire, et là un autre se pose à coté et lui offre un petit poisson, qu’il engloutit prestement. J’en suis baba. Je ne sais pas si la rafale que j’ai faite de cette parade nuptiale est intéressante parce que des striures anormales sont apparue sur l’écran digital du viseur, signe que l’eau a fait son chemin, et je coupe vite le contact de l’appareil. J’espère qu’un bon séchage au soleil tropical toutes ouvertures béantes résoudra le problème si aucun dégât irréversible n’est déjà commis. Croisons les doigts.

Sur le chemin du retour nous faisons halte au village de l’agresseur pour le cafter au chef de village qui nous accueille fort cordialement et qui écoute le plaignant avec une ostensible attention. Le coupable est son neveu me dit-on. Pendant ce temps j’essaie vainement de tirer le portrait d’un coucou didric qui me fait la nique dans l’arbre à palabres. Amer insuccès.

Finalement retour à l’embarcadère. Il est 10h45. Camille me donne une explication fumeuse de l’échéance de 9h qu’il avait fixée au départ. Pas crédible. Il était crevé je suppose. Mais il est quand même vrai qu’il donne parfois l’impression de s’ennuyer un peu, et de fonctionner un peu mécaniquement. Je donne un pourboire aux guides et nous filons sur Zinvié.
Déjeuner chez Adicle comme mercredi. Menu : piron (farine de manioc) et porc (rissolé), et béninoise évidemment. Pas pire, bon même. Nous parlons chasse et du rôle des assos pour limiter les dégâts et éduquer les chasseurs (et leurs enfants). Tout un (gros) programme. Problème pas très différent d’un continent à l’autre. Il semble que C-O fasse du bon boulot sur le sujet ici en tous cas. Camille m’informe que l’équipe est invitée à un mariage d’un de ses membres cet après-midi. Demain matin je dois m’occuper des courses et de la cuisine de midi avec Laurence. Je l’appellerai dans l’après-midi.
En arrivant à la case j’ouvre le Lumix j’en retire tous les éléments et je colle le tout au soleil sur le seuil de la case.

Après la sieste et quelques rangements je file à la grande paillote pour une après-midi bien nonchalante et sirotée avec bonheur, et mes jumelles. J’appelle Laurence. Rendez-vous à 8h30 au musée demain matin. J’entends le souimanga de la discorde. Et je le revois dans un arbre. Très – trop - vif. Dos vert olive dessous gris, strophe de 4 trilles roulées trrru-trrru-trrru-trrru. Il a filé sans me donner d’autres détails, mais je l’aurai.
Tandis que je rédige des notes sous la grande paillote, un martin chasseur du Sénégal se pose en face de moi sur une traverse du lattis sur pilotis sous lequel grouillent les petits poissons dans un bassin de pisciculture (genre piscine de jardin). Pas fou l’oiseau. Position stratégique. J’observe longuement ce compagnon magnifique qui ne semble pas pressé de se mettre à table. Trop loin pour la photo.
Les moustiques sont rares, alors que c’est la saison des pluies. Ne me demandez pas pourquoi. C’est un fait. Et une fois de plus je m’intoxique à la malarone probablement pour rien, et j’enrage un peu. Les autres fois (Waza, Pendjari, Hwange) j’avais arrêté tout de suite. Là j’hésite.
Une française passe. Bavardage de convenance. elle s'appelle Raphaëlle. Elle est agronome, spécialisée en agro-écologie et engagée dans le milieu associatif, et en stage ici pour deux mois après être passée à Natitingu (ville du nord). Elle est en fin de crise de palu, elle en a bien bavé et m’engage à ne pas arrêter la malarone. Message reçu.

Justine m’apporte du riz au poisson vers 19h30. Je vais dîner sous la grande paillote avec un béninoise. Là je réalise que deux béninoises de 63 cl par jours, ça fait cinq bibines standard (25 cl) de chez nous au lieu de deux en moyenne. Même si c’est 6° d’alcool, à ce rythme je vais sans doute rapidement développer un muscle Kronenbourg-Béninoise respectable. Soyons vigilant.

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Zinvié, ses rues, ses maisons


rue de Zinvié_1 rue de Zinvié_2 Les rues de Zinvié et des autres villages, et les routes autour, toutes en terre battue, sont à une exception près – la route principale - dans un état pitoyable. La densité d’ornières, nids de dinosaures, et autres fondrières est telle que les motos peuvent difficilement se croiser et sont contraintes de zigzaguer sans cesse pour passer dans les endroits de moindre profondeur et éviter le bain ou la noyade du moteur. Le chemin qui relie le site de C-O au village est bordé de deux ornières totalement impraticables aux motos, ce qui laisse au centre du chemin une piste de 20 cm de large au sommet d’un bourrelet de la même hauteur. Deux motos de s’y croisent pas. Tout le monde vit cela avec philosophie et personne ne fait rien alors qu’il suffirait souvent de travaux modestes pour rendre ces voies raisonnablement praticables. L’aménagement d’un fossé latéral empierré serait la première pour canaliser les eaux pluviales qui les transforme en torrents éphémères et qui les ravine stochastiquement. Chaque parcours sur la moto de Camille est une expédition dont il se joue avec une certaine aisance, mais la réalité reste et la situation va forcément aller en empirant avec le temps.
Les téléphones mobiles paradoxalement sont absolument partout. Chacun a le sien. Les véhicules circulent dans des conditions impossibles mais les digits n’ont pas de problème. Ils sont dans l'air partout.
Les maisons de Zinvié sont en dur ou en pisé avec un toit de paille ou de tôle. certaines sont dégradées avec des murs lessivés et érodés par les pluies, parfois largement fissurées ou effondrées, qui témoignent des difficultés économiques du Bénin.

Dimanche 14 juin 2015
J’ai plongé sous ma moustiquaire à l’heure désormais habituelle. J’en émerge à 5h45, réveillé depuis 5h et charmé par le concours d’arrogance des coqs. Aujourd’hui jour de repos. Je prends mon temps. Vite habillé (par Décathlon) je me pose à l’embrasure de la porte d’entrée. Les petites chauve-souris tournoient devant la case et semblent jouer, rituel de fin de nuit ou dernière orgie d’insectes. A 6h le jour commence à poindre. Les coqs se sont tus. Les bulbuls prennent le relai avec leurs toui-ti-tu-tu-tui un peu gras. Georges vient de mettre sa radio à fond et tout le quartier profite de la généreuse prodigalité. Chants traditionnels africains. J'aime bien. Il sort pour quelque ablution ou toilette devant chez lui. A 6h15 les chauve-souris fuient le jour naissant et s’engouffrent dans la paille du toit. 6h30, il fait jour. Le peuple du jour émerge et remplace celui de la nuit dont les ombres ont fui.
Justine m’apporte le petit dej. Toujours aussi peu souriante, mâchonnant déjà la tige de je ne sais quoi qu’elle a toute journée au coin de la bouche (très commun ici). Je l’entends ensuite piquer une colère chez elle et vociférer à l’envie contre quelqu’un. Elle (ou sa fille) sort pour passer son balai de feuilles de palmier sur l’ensemble de la cour.
Petit déjeuner spartiate ce matin, aux biscuits secs. Un peu de diète ne me fera pas de mal. Le café en poudre est avec constance un des pires qui soient.

Ensuite réglage du GPS. Coordonnées de ma case : UTM 31 N 0428392 / 0732262 = geo WGS84 N 06°37’27,5" / E 2°21’07,9". Je remets le Lumix au soleil pour peaufiner le séchage ce matin. Une brève mise sous tension hier soir a donné une initialisation normale et une image correcte sur l’écran. Je tremble encore un peu. Le souimanga sans nom roule sa trille dans l’arbre derrière la case. Je réussis à le voir. Dessous gris ébouriffé, bec bien droit ~2 cm (caractère capital) et bien effilé. Il file. Mais je l’aurai.

8h20, je file retrouver Laurence à sa boutique du musée. Elle est en train de balayer l’accueil. Elle m’annonce qu’un faon de sitatunga a été rapporté ce matin par un chasseur et m’invite à aller le voir en l’attendant. J’y vais de ce pas. L’animal est avec un adulte et un céphalophe dans un box du mini zoo. Il a l’air en bonne santé. Laurence arrive bientôt et nous prenons la piste qui monte au village en bavardant de choses et d’autres. Nous saluons Joseph en passant devant chez lui.

orage_1
Zinvié sous l'orage
Le ciel s’assombrit encore. Je n’ai pas pris de vêtement de pluie, elle non plus. Nous passons d’abord à l’épicerie où je dois choisir ce que je veux manger, entre pâtes, riz, et semoule de couscous. Je choisis cette dernière. Ensuite viande ou poisson, fumé comme l’autre soir chez elle. Va pour le poisson.

orage_2
Pluie tropicale sur le marché
A l’étal du poissonnier le ciel a tourné au noir d’encre et un orage tropical de bonne tenue nous honore d’un petit déluge d’une dizaine de minutes. Patience sous l’abri. Lorsque le ciel est calmé nous allons chercher des fruits. J’ai choisi une salade de fruit mangue et ananas, un choix dont je me féliciterai. Puis nous redescendons directement vers la ferme aquacole où nous préparerons la cuisine.

La paillote à palabres est près d’un bassin de pisciculture dominé par un grand panneau célébrant le don d’un association évangéliste allemande. Elle est vaste, équipée d’un plan de travail et d’un réchaud pour la cuisine, et d’une grande table avec chaises entourée de tableaux couverts de notes papier qui donnent une idée de l’organisation rigoureuse de la communauté.

Laurence achète étal poissons
Laurence devant l'étal du poissonnier, et poissons fumés
Je pèle les fruits et je les découpe sous la direction de mon mentor du jour, tandis qu’elle s’occupe de préparer le couscous et le poisson. Soudain WOUF ! Tandis que l’eau bouillait sur un gros réchaud à gaz à trois brûleurs, le dessous de l’ensemble s’est enflammé spontanément. Petite panique. Attention à l’incendie dans le toit de paille. Le problème vient du raccord de gaz à l’entrée du réchaud, qui fuit déplorablement. Le gaz (lourd) s’est répandu sous le réchaud jusqu’à ce que le contact s’établisse avec la flamme du brûleur. Laurence jette de l’eau inutilement sur les brûleurs. Je souffle vigoureusement la flamme au niveau du raccord qui fuit tandis que Pascal ferme la bouteille de gaz. Raccord bizarre (fabrication anglophone) coudé et libre en rotation, donc joint torique dedans, et pas démontable, avec des têtes de rivets apparentes. Donc solution de fortune ou pas de cuisine. Pascal part à la recherche d’une solution et revient avec du scotch d'électricien noir dont il entoure le joint de plusieurs couches. Test au nez : ça sent un peu mais ça va. Et ça ira. Retour au cours normal des choses.

J’observe un moment deux colonies de tisserins – noirs et gendarmes - sur les bassins de pisciculture. C’est la grande effervescence de la construction des nids. L’un deux vient de commence et je vois la couronne primaire bien tissée sur laquelle il va construire la boule végétale de son nid. Impressionnant. Un Alcyon pie est pris le bec dans le sac en train de pirater un joli poisson d’un bassin où ils grouillent pour aller l’engloutir sur sa branche d’affût. Il a trouvé le filon le bougre, comme le martin chasseur du café avant-hier. Un peu plus tard je verrai un autre martin chasseur du Sénégal posté se préparant à accomplir le même forfait.
Raphaëlle, ma nouvelle voisine, arrive. Sa crise de palu est sur la fin, la troisième en un an. Elle a faim car elle n’a rien avalé depuis deux jours. Puis c’est Georges (de l’équipe C-O) qui arrive en moto. Il se met à donner le biberon au bébé singe trouvé (singe vert / velvet), lequel se met à téter goulûment une tétine un peu grosse pour la taille de sa bouche, ce dont il n’a cure. Totalement attendrissant. Georges me fait faire quelques photos.

Il y a finalement huit personnes autour de la table, dont plusieurs stagiaires que je ne connais pas. Laurence fait le service. Son couscous au poisson est très bon. Tellement très bon que j’en reprendrai après une première assiette dont j’avais limité la taille. "Ah, tu vas à Bissau !" me dit Laurence. "Heu, non, jamais mis les pieds là-bas" réponds-je. Ils en rient. Ici, selon qu’on prend deux, trois, quatre, fois d’un plat, on va à Bissau, Tripoli, Quatar, Singapour, Cisjordanie,…. Ces jeux de mots se prêtent à de multiples plaisanteries qui mettent la tablée en joie. Camille arrive au milieu du repas et se joint à la joyeuse équipe. La salade de fruits est un vrai bonheur des somptueuses saveurs de mangue et ananas mélangées. Laurence est folle de mangue (elle écarte l’ananas). Je lui ai promis de lui en faire livrer pour son anniversaire, le 10 juillet (ce que je n’ai pas fait).
Finalement un quatuor se propose une partie de cartes. J’en profite pour filer faire ma sieste.
Grosse sieste, 1h15.

Au réveil je teste mon Lumix. Tout semble normal. Le séchage solaire aurait-il été efficace ? Essai sur le terrain demain matin. Ensuite je vais prendre mon café au Régal où je me pose pour un peu de rédaction de journal. Pas de courant. Il pleut de temps à autre. La température est agréable, disons 25°. Le sans-nom me nargue un peu dans les arbres alentour. Les employés et stagiaires qui occupent le lieu – et les prises électriques disponibles - en permanence, sont tous occupés sur leurs ordis ou à jouer avec leurs téléphones mobiles et musique et radio vont bon train.
Je me lasse et je retourne à mon logis. Ornithologie du soir autour de ma case. Le grand arbre derrière la case est bien fréquenté par les passereaux du coin. Le sans-nom y fait de fréquentes visite. Deux fois ce soir. Il a bien un dessous gris pâle, qu’il ébouriffe volontiers, n’a pas de cercle oculaire ni de signe distinctif autour de l’œil, et il a un bec fin et droit.

Il y a foule chez mes logeurs aujourd’hui, une bonne quinzaine de personnes dont une dizaine d’hommes prend congé alors que je suis sur le seuil de ma porte. L’un deux s’approche et se présente, Edmond, instituteur d’un village voisin. Disert, un peu bavard et répétitif, le sourire vaguement carnassier. Il aimerait pour son village riche en faunes diverses, un statut équivalent à celui de Kpotomey car il est aussi dans la vallée du Sitatunga. Je lui suggère de prendre contact avec les responsables de C-O. Il me fait alors comprendre fort directement tandis que ses compagnons l’appellent, qu’il serait ravi que je lui offre la carte IGN du Bénin que je suis en train de consulter. Sollicitation à laquelle je ne donne pas suite. Il finit par me lâcher. Bonne idée. Je rentre dans ma case.
Un peu plus tard, des cris de détresse d’un animal me font venir à la porte. Il y a au centre de la cour un empilement de deux étages de parpaings de béton qui enclosent un espace fermé, protection d’une plantation sans doute. L’arrière train d’une chevrette aux deux tiers engloutie à l’intérieur dépasse de la structure, les deux pattes pédalant désespérément dans le vide. Elle dû vouloir aller brouter le fruit défendu et ne peut plus faire marche arrière, et crie son désespoir. Les convives de chez Georges dont la porte est ouverte et qui voient directement la scène, n’ont pas bougé. Je vais délivrer la malheureuse prisonnière qui part en titubant toute étourdie d’émotion.

Depuis ma porte j’observe les arbres d’en face. Un coucal du Sénégal, gros oiseau plutôt discret, de la taille d’une pie, vient s’installer sur une branche près du tronc d’un grand arbre. Je le vois de profil, un peu dissimulé par le feuillage. Un bulbul des jardins surgit et se pose face à lui, manifestement pas content, gonflant dérisoirement les plumes de son dos et lui intimant clairement l’ordre non négociable de se barrer de sa branche. L’autre, deux fois plus gros ne hausse même pas les épaules. Le bulbul fait mine d’attaquer mais c’est le coucal qui course brièvement l’insolent qui s’écarte prudemment d’un coup d’aile. Un second bulbul surgi d’on ne sait où attaque en piqué par surprise le coucal persona non grata dans leur coin de verdure (pilleur de nids peut-être). Du coup l’autre se fâche face aux deux minus qui piaillent comme des perdus. Il attaque et revient se poser sur une branche voisine où il m’apparaît de face, absolument magnifique, en majesté, l’air furieux et suffisant. "Non, mais… !" se dit-il. L’ensemble de sa tête noire et fière au-dessus du long trapèze de son jabot crème gonflé d’importance qui lui fait une longue barbe encadrée de ses ailes rousses et prolongée de sa queue noire constitue un tableau qui rappelle à la fois les portraits des grands flamands (Van Eyck etc..) et les caricatures de Daumier. Il a l’air d’un magistrat de Molière, bien raide et content de son jugement. Je jubile, ravi d’avoir assisté à cette belle scène. Pas eu le temps de me jeter sur une boite à image. Mais j’aurais alors tout perdu de la scène qui n’a pas duré une minute et que je n’oublierai pas de si tôt.

Diner au Régal avec une bière et la préparation de Justine : deux grosses boules de farine de maïs et poisson "créole" dans lequel elle n’a pas ménagé le piment. Incendiaire ! Pas d’électricité ce soir une fois de plus. Diner à la borgne, encore. Retour à ma case un peu avant 21h.

Lundi 15 juin 2015
Assez mauvaise nuit. Insomnie de 3h30 à ~5h. Lever 5h40.
Vers 6h30 Georges m’appelle à ma porte "co-co-co", Justine est derrière lui, l’air ordinairement indifférente. Elle n’a pas trouvé de pain pour le petit déjeuner. Je lui dis que ça n’a pas d’importance car il me reste quelques biscuits secs d’avant-hier. Joseph le fils m’apporte le mauvais café habituel.
Camille est un peu en retard, il a du passer voir l’autre Georges. Il a un problème de santé avec un furoncle à la cuisse qui le fait bien souffrir et boiter bas. Nous partirons de Ahomey-Lokpo le village sur l’autre rive de la Sô pour un transect en zone humide, en gros perpendiculaire au cours de la rivière mais en rive gauche. Je lui demande, bottes ou pas bottes ? pas bottes dit-il, c’est un sentier au sec et il n’a pas plu. Bref, nous partons. Le Lumix a l’air de fonctionner normalement mais je prends le Pentax et le bigma au cas où.

pirogue traversante
Traversée de la rivière Sô à Ahomey-Lopko
la petit passeur
Notre passeur
Parcours habituel. La piste aux approches de l’embarcadère est encore une fois limite praticable, il faut laisser la moto et terminer à pieds. Notre passeur pour les 50 m de traversée est un garçon d’une dizaine d’année. Arrivés de l’autre coté je veux lui donner un pourboire mais je n’ai que 70 F. Camille à qui je demande si je peux lui donner 500F (~0,75 €) me répond non c’est trop. Je remballe ma gêne et je donne les 70F au gamin. Et nous filons à travers le village pittoresque de cases traditionnelles, certaines en dur néanmoins, qui a deux mosquées, village musulman donc. Je fais quelques photos avec l’autorisation d’un habitant auprès de qui Camille s’arrête pour échanger quelques mots.

Dès la sortie du village la dure réalité s’impose : il beaucoup plu et le chemin est partiellement inondé au départ, ce qui augure mal de la suite. Nous commençons observations et comptage en progressant doucement sur le sentier, avec au début des traversées qui requièrent de mettre les pieds dans l’eau suffisamment brièvement sur un pas ou deux pour que l’eau n’entre pas dans mes pataugas, protégées par des guêtres anti-rosée très efficaces. Camille est en nu-pieds. Nous progressons ainsi jusqu’à la fondrière qui tue pour laquelle c’est clairement l’eau à mi-mollets sur cinq ou six pas et attention aux creux invisibles et aux dérapages avec bouillon à la clef pour le matos. Camille qui souffre a bien envie d’arrêter là et de rentrer. Pas moi. Objection ferme. J’insiste, amicalement. Allez Camille, à cœur vaillant rien d’impossible ! (mon coté boy-scout). Il n’ose pas refuser et nous plongeons allègrement vers la poursuite du transect. Je lui raconte ma montée avec Thomas Henkes au refiuge du Couvercle pour aller faire la pointe Isabelle à skis dans les années 80 où un orage dans la traversée du glacier d’Argentières nous avait trempés jusqu’aux os, pour deux jours, malgré le poncho qui est au fond de mon sac aujourd’hui.

case d'Ahomey
Une case d'Ahomey-Lopko
paysage d'Ahomey
Paysage en sortant d'Ahomey-Lopko

maison des chasseurs
La maison des chasseurs...
Pas de découverte mais un parcours et quelques obs intéressants. Le paysage est ouvert avec présence de quelques grands arbres et des boisements distants de caractère plus forestier.
Un amarante sur le chemin maintient la distance tout en picorant, au fil de notre progression. Les cisticoles sont toujours aussi peu farouches, et les frères franciscains au vermillon éclatant et vorabés au jaune ensoleillé toujours aussi magnifiques. Un rapace a établi son gros nid dans un grand arbre au milieu d’une colonie de tisserins, comme le gymnogène de la mare de Shumba à Hwange en 2013. Le couvert à la sortie du gîte. J’attends Camille qui traine pas mal le long du chemin. Il boite et souffre manifestement beaucoup de son furoncle. C’est un milan noir me dit-il, ce dont je doute un peu. J’entends ici et là le souimanga sans-nom qui me nargue. Pendant que j’observe un petit groupe de capucins bicolores un oiseau se pose sur une branche d’arbuste en hauteur, observation idéale, trop brève hélas. Passereau genre sylviidé d’un vert tendre aquatique lumineux étonnant dessus, et très pâle dessous, pattes rosâtres et bec plutôt jaune m’a-t-il semblé, et très agité. Le temps d’attraper le Lumix et de le viser il file, créant encore un vide mystérieux frustrant car je n’ai comme souvent pas trouvé dans les guides de bon candidat à l’identification.

guépier à gorge blanche t.Pelzeln
guépier à gorge blanche et tisserin de pelzeln

Un rapace de petite taille enfin, passe dans le coin, vite. Queue sombre dessous sans dessin visible, gris pâle dessous, sombre dessus semble-t-il, et un miroir blanc classique au croupion. Mais là encore aucun des candidats raisonnables - autour Gabar ou unibande, épervier Shikra,…- ne colle bien. Aucun n’a la queue gris uni dessous.

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Papillons rencontrés au cours du transect
Retour au village à 10h40 où le ballet d’une colonie de garde-bœufs nous accueille. Nous repassons la rivière avec le même jeune piroguier. Une fois débarqué je lui fais signe de venir me voir et je lui glisse dans la main un billet de 500 F (80c d’€). Son regard brillant me réjouit.

Retour à Zinvié et arrêt chez Adicle pour déjeuner. Pas de courant, la bière n’est pas fraiche. On fera sans. J’explique à Camille ce qu’il doit faire pour ses furoncles récurrents. Magali appelle juste à ce moment, inquiète du fait que je n’ai pas appelé hier soir. Je lui explique le cas Camille. Elle confirme le soin immédiat : compresse bien détrempée d’alcool glycériné pour la nuit et antalgiques pour la douleur. Plan pour la suite : il essaie d’abord de faire traiter sa furonculose à l’hôpital. Chances à peu près nulles me dira Raphaëlle ce soir. Si ça ne marche pas je vois avec mon toubib en France quel traitement il faut appliquer, je l’achète et je lui envoie. Affaire conclue.
On rentre. Demain cap au nord pour trois nuits de camping. Tout doit être prêt. Grosse lessive donc en rentrant des fringues et godasses couvertes de boue. Dur avant la sieste.

15h réunion du comité opérationnel COMOP de C-O où tout le monde doit être présent. Soit, allons-y. Au total une cinquantaine de personnes. Débats dirigés par Martial. Discussion sur l’ordre du jour, puis lecture du relevé des décisions du dernier COMOP par un collaborateur que je ne connais pas, et ouverture d’une session sur le SIDA préparée par une collaboratrice de Martial qui introduit la question sous une forme assez peu clinique où le comportement des employés est esquissé de manière fort suggestive provoquant quelques remous et interpellations dans l’assistance. Seuls les employés de C-O participent à l’enquête dans laquelle ils doivent répondre à huit questions sur des post-it individuels après un long débat fort animé, puis à un questionnaire sur papier. Une bestiole dont je n’ai pas perçu la présence profite de mon confinement pour me dévorer la cheville droite de multiples piqures qui se mettent à me démanger horriblement. La discussion n’est franchement pas passionnante et après plus de deux heures d’héroïque attention je décide de jeter l’éponge et j’informe Camille à coté de moi que n’étant d’aucune utilité dans ce débat je lève le camp. Je m’esquive donc avec son assentiment. Ouf !

Je passe d’abord à la case où je secoure pour la seconde fois une chevrette qui hurle son désespoir du fond du puits de parpaings où elle s’est engloutie par gourmandise. La même qu’hier peut-être.
Ensuite je file au Régal me régaler d’un bon café, recharger mes batteries (électriques), et charger les photos sur le Mac. Camille passe et nous allons jusqu’à la case où je lui donne de quoi se désinfecter (bétadine) et soulager sa douleur (doliprane). Il ne m’a pas apporté les fiches d’obs de ce matin. Ça attendra un peu. Bref retour à la case à l’heure du diner. J’en reviens avec le plat de semoule aux œufs de Justine m’a apporté. L’assiette d’ananas sera pour un dessert tardif. Retour au Mac pour un moment après le couscous arrosé de Béninoise. Je rentre fatigué vers 21h30 et je me glisse sous la moustiquaire après un petit bonheur d’ananas et la micro toilette du soir.

Mardi 16 juin 2015
Bonne nuit. Interrompue au début par des bruits de véhicules et de voix coté rue derrière ma chambre, et une brève interruption technique plus tard. Réveil vers 5h45. Je traine au lit jusqu’à 6h. Les bulbuls sont en grande forme ce matin.
Relâche aujourd’hui où je dois aller visiter le marché avec Laurence ce matin et partir cet après-midi avec une équipe au centre Padre Pio à une dizaine de kilomètres, pour un campement de trois jours.
Je commence par la lessive de mon pyjama, en essayant de ne pas consommer trop d’eau mais quand même plus que la première fois où le rinçage fut trop sommaire, avec un résultat global peu convaincant.
Je mets le reste de semoule d’hier soir devant ma porte à la disposition des poules qui ne se font ni attendre ni prier.
Le petit dej arrive à l’heure. Baguette, aussi molle que sèche ce matin. Elle a donc trouvé du pain aujourd’hui. Heureusement qu’il me reste les deux tiers de l’assiette d’ananas d’hier soir.

enseigne_poissonnerie le meunier enseigne haute couture enseigne_charcuterie
Quelques enseignes de Zinvié
8h30. Nous partons pour le marché en bavardant. Longue visite et courses pour midi. Je fais le plein de photos que je surexpose stupidement pour une partie d’entre elles, en oubliant de supprimer le +1 diaphragme appliqué ce matin pour une dernière photo en contre jour. J’ai trop approché la limite supérieure des blancs en cadrant le spectre et certains reflets brillants naturels sont biens cramés. Je recommencerai avec un cadrage plus prudent. Le problème est que l’exposition par défaut du Pentax est toujours un peu sous-exposée et nécessite une retouche de la plupart des images.

rue passante

marché_1 moto chargée vendeuse

vue marché vendeuses & piments Laurence et maman

pagnes etc.. beignets pate à beignets levée

mes bons beignets_1 mes bons beignets_2

ananas
Images du marché de Zinvié

Nous déjeunons chez Jeanne avec Martial et Laurence. En sortant, un ouvrier est en train d’ouvrir une tranchée au travers de la rue principale pour une adduction d’eau apparemment. Procédure administrative et de sécurité inexistante. Les motos passent sur la tranchée comme sur une ornière ordinaire.

Après la sieste je prépare mes sacs (effets personnels et photos). Pendant cette opération Laurence se présente à ma porte l’air gênée. Elle a un service à me demander : les logements vacants du hameau sont tous occupés et elle a une famille de français sur les bras qu’elle ne sait pas où loger. Comme je pars trois jours et qu’ils ont besoin de deux nuits… Affaire rapidement conclue. Je vais rencontrer les intéressés au café Régal pour leur dire qu’ils sont bienvenus dans mon petit deux pièces et que je laisserai ma valise dans un coin et le reste nettoyé (en gros). Ils sont de Nantes.
Sur le chemin pour les rencontrer nous croisons une délicieuse toute petite reinette verte que la fée de l’hospitalité à posée là pour une photo souvenir.

A 16h je suis prêt comme convenu mais le mobile de Camille est fermé. Clotilde a déserté son comptoir, donc pas de café avant de partir. J’attends derrière mes jumelles. Le sans-nom fait un ou deux passages pour me faire bisquer.
Camille arrive finalement à 17h15. La pile de sac derrière moi sur la moto, dont celui de matériel photo, me fait trembler. Mais elle reste stable pendant la demi heure de trajet malgré les cahots que génère le mauvais état de la piste, que Camille s’efforce d’amortir.
Le très catholique centre Padre Pio, du nom de son créateur, forme des jeunes stagiaires aux technique d’agronomie et de pisciculture. Il n’est pas exactement pimpant. Selon Camille les locaux ont été abandonnés pendant des années avant d’être restaurés et réoccupés assez récemment. De fait, il a un coté ruche. Beaucoup de jeunes stagiaires s’activent dans les carrés cultivés et des parcelles en cours défrichement. Un bassin de pisciculture pédagogique permet de pratiquer la technique. Le centre est en partenariat avec CREDI-ONG. Georges, Gisèle, Michel et Saba sont déjà là, arrivés peu avant nous. Georges et Michel repartiront pour revenir demain.
Je vois un bel autour unibande s’envoler vers une petite futaie de grands arbres lorsque nous arrivons. Il ne veut pas se laisser approcher. En remontant nous croisons un groupe de jeunes stagiaires en procession lente sur deux rangs qui psalmodient avec application.

centre Padre Pio
Le centre Padre Pio

Les bâtiments centraux forment un grand patio dans lequel tournent joyeusement de nombreuses hirondelles d’Ethiopie. Nous sommes logés dans un de ces bâtiments. Un grand hangar parfaitement sinistre constitué en dortoir équipé d’une dizaine de lits, séparés de l’autre moitié du hangar par une rangée de placards individuels plus ou moins utilisables. J’espère qu’on ne va pas dormir dans ce hideux décor accablé d’une chaleur insupportable et d’affreux relents de gasoil. Nous avons des tentes, une trois-quatre places et deux monoplaces. Gisèle en aura une, j’aurai l’autre : une pour la dame, l’autre pour le papy. Approbation de ma part. J’en monte une en vitesse – Camille qui n’en avait jamais vu profite de la démonstration – et je l’installe avec un matelas de mousse sans housse emprunté à un des lits, sous le préau extérieur avec la ferme intention d’y rester. Je n’aurai même pas à défendre ce coin de territoire conquis sans résistance, la communauté locale se montrant totalement indifférente à nos faits et gestes.

Petite réunion avec l’autorité locale au cours de laquelle nous nous présentons. Le patron très souriant et courtois, l’air dynamique, nous souhaite la bienvenue avec un petit je ne sais quoi d’onction.
Jean-Baptiste, sorte de régisseur fort civil, nous embarque ensuite intempestivement pour un petit tour du vaste domaine. Il est presque dix neuf heures et je suis en tenue ultra-légère – short, maillot léger, et sabots de plastoc. Les moustiques commencent à vrombir sec dans le passage en sous-bois. Tout en commentant l’environnement J-B me lorgne de l’œil sévère qui en dit long, de celui qui se retient de faire savoir au charlot imprudent qu’il n’a pas la bonne tenue, ce dont je suis conscient, mais il n’avait qu’à prévenir avant de partir. J’aurai l’occasion de l’amadouer demain. Je marche dans une bouse qui m’éclabousse un peu le talon. Je ne suis quand même pas à l’aise dans ce piège.
Nous passons un beau marais couvert de fougères avec un chenal et une pirogue navette qui permet d’aller sur l’autre rive et au village voisin. Nous y passerons après-demain. Nous longeons un secteur de bungalows d’habitations colonisées par les hirondelles d’Ethiopie. Retour à la nuit bien tombante après avoir longé un secteur potager superbement organisé et entretenu, et dans lequel un jardinier est occupé à planter, des oignons me dit-il.

Gisèle et les autres attaquent la préparation de la cuisine. Pâtes et poisson fumé à l’africaine. De petites tomates sont coupées, des oignons émincés et des petits piments mis à frire dans environ deux verres d’huile. Le poisson sera ajouté ensuite, puis les pâtes. Et enfin de l’eau peu à peu comme pour le risotto progressivement jusqu’à ce que les pâtes soient au goût local, soit pas vraiment "al dente" mais néanmoins assez bonnes si la cuisson est conduite selon l’état de l’art béninois. Il faut faire appel à mon couteau suisse pour peler l’ananas, Saba n’a pas réussi à ouvrir le placard des ustensiles de cuisine en partant.
Le ciel est lourd et l’orage menace. L’autre Michel me montre une plante appelée plante paratonnerre dont les feuilles qui rayonnent au sommet d’une longue tige sont très minces avec une pointe aigüe très effilée qui effectivement peut peut-être créer un effet de pointe électrostatique et une ionisation locale qui va déclencher la foudre. Sagesse populaire basée sur l’observation séculaire probablement.

prépa repas 2 prépa repas 3 diner
Le dîner: le cuisinier, la marmite et les convives à table
Les gens du centre essaient vainement de démarrer le groupe électrogène pour l’éclairage. Ils nous empestent affreusement. Éclairage à la frontale.
L’écho de chants religieux nous parvient de la chapelle. Mes compagnons chantonnent de concert. Laurence me confirmera que le Bénin est un pays très religieux. Le nombre impressionnant de panneaux d’organisations religieuses rencontrées au fil de la piste en témoigne. 21h30 – enfin l’heure du dîner. Gisèle me sert une assiette gigantesque dont je lui fais retirer une partie du contenu. Elle ajoute un gros morceau de poisson que je partagerai ensuite avec elle et Camille. J’ai beau leur répéter que je ne veux pas de statut privilégié, l’exigence passe mal dans leur conception de nos rapports.
Ni bière ni café pour les trois jours à venir. Déprimant.
Plongeon sous la tente un peu avant 23h. Mon duvet ultra léger étalé sur le matelas me sert de drap de dessous, et mon petit oreiller de duvet est fort bienvenu. Trop fatigué pour lire ce soir. Zut, j’ai oublié de laver mon pied bouseux. Trop tard. Je le pose avec ses quelques traces de bouse séchée sur un sac plastique.

Mercredi 17 juin 2015
Nuit tiède, agréable. Une cloche tinte à 5h. J’ouvre la tente. La nuit est encore bien noire. Pas encore de chant d’oiseau. En traversant l’esplanade des tracteurs pour aller faire pipi dans la haie du fond, j’observe une lumière dans la partie haute d’un arbre, qui s’allume lorsque je tourne la tête vers l’arbre. Une luciole puissante semble répondre à la lumière de ma frontale. L’observation est confirmée en allumant puis en éteignant l’instrument. Equivalent d’un chant d’oiseau territorial ? Amusant.
En revenant je mets mon nez à l’intérieur du dortoir. Pouah ! un four, puant le gasoil. J’ai fait le bon choix.
Un robinet d’extérieur fort opportun me permet de nettoyer mon pied bouseux.

petit déjeuner
Le petit déjeuner, spartiate, mais on s'y fait.

6h – Quelques moustiques sont encore en maraude. Le jour se lève doucement et avec lui s’élèvent les premiers chants d’oiseaux. Ce sont les moineaux à tête grise qui dominent ici, plus fort que les bulbuls. Ils sont aussi bruyants que leurs cousins moineaux domestiques d’Europe. Cela me rappelle les imprécations d’une copine dont les nichées de moineaux envahissaient la toiture : « Ils sont comme les siciliens, juste bons à gueuler, ripailler et faire des gosses ! ». Elle a épousé un frioulais (Italie du nord).

Petit déjeuner dans les assiettes de plastique creuses en forme de feuilles du dîner. Le mauvais café est remplacé par un substitut de chocolat en poudre, avec du pain sec. C’est le régime local et je suis heureux de faire l’expérience de ce partage.
Deux équipes ce matin. Un groupe part pour une tournée de botanique et la constitution d’un herbier, tandis que Camille et moi accompagnés d’un jeune du centre irons échantillonner quelques points d’observation et de comptage des oiseaux du domaine.
Je nous mets en retard en traînant un peu dans ma préparation. Nous emportons la lunette d’observation. Sur le chemin nous passons près d’un groupe en discussion à l’entrée d’une parcelle. Jean-Baptiste est là qui officie. J’observe son œil satisfait qui me parcourt et constate silencieusement que je suis vêtu d’une tenue de terrain décente ce matin. Il m’annonce qu’il veut visiter la Bretagne et il aimerait que je l’aide. Je ne lui dis pas que l’équivalent des euplectes franciscains là-bas s’appelle bonnets rouges, de drôles d’oiseaux qui ne sont pas beaux du tout, ni drôles d’ailleurs, ni qu’ils vont surement le bouffer tout cru comme un vulgaire portique écotaxe. Nous en reparlerons.

végétation marais barque
Le secteur de marais et la traversée vers le village proche.
Nous installons notre première station au bord du marais devant le chenal de traversée. Les oiseaux sont nombreux, astrild, combassous, veuves dominicaines, euplectes .... Un rapace passe, profil de gros autour. Camille dit bondrée apivore. Non répons-je, elles sont en Europe, et le profil ne me semble pas compatible. Deux coucals à nuque bleue se posent dans un petit arbre à quelques dizaines de mètres. Ils stationnent longtemps. Je fais des photos au Lumix. L’un s’en va. L’autre descend vers le bas de l’arbre, fourrage et remonte avec une bande de plastic vert qui dépasse latéralement du bec. Il ne semble pas décider à l’avaler, se demandant sans doute si c’est comestible. Au bout d’un moment j’oriente la lunette au grossissement maximum. La bande de plastic vert est constituée des deux pattes d’une rainette verte. Merci Carl Zeiss. Mais cela n’explique pas pourquoi il attendait de la déglutir.
coucal
Coucal du Sénégal, à l'œil féroce
femme & bébé traversant
Fermière et son bébé traversant vers le village

Nous nous déplaçons vers une station plus bocagère près du bassin de pisciculture. Un martin chasseur a évidemment découvert le filon. Le sans-nom émet son tieu-tieu-tieu-tieu à plusieurs reprises depuis les buissons sans que je puisse le voir. Les espèces observées sont habituelles. Nous levons le camp vers 9h30 pour repasser derrière les bungalows d’habitation. Les hirondelles d’Ethiopie tournoient allègrement. Je me demande si les nids observés à la nuit tombante hier soir sont occupés. Nous restons un moment à les observer, ce qui se révèlera être une heureuse initiative. J’observe une hirondelle posée sur le bord de la toiture qui n’est pas une hirondelle d’Ethiopie. Signalée à Camille qui identifie l’hirondelle striée, superbe oiseau. Les deux espèces semblent cohabiter. Mieux : je vois plusieurs fois un oiseau faire un passage au nid. En m’approchant je distingue très bien à la jumelle un poussin à l’intérieur. Je dois me retirer d’un affût photo au coin du bungalow, un peu trop près du nid, qui dérangeait manifestement les parents, mais qui m’a permis néanmoins de faire un portrait américain du bébé qui se demandait à la fenêtre pourquoi sa becquée n’arrivait pas.

hirondelle striéepoussin hirondelleveuve dominicaine
hirondelle striée, poussin d'hirondelle striée au nid, et veuve dominicaine

Sur le chemin du retour je tombe en panne de batterie en cadrant un souimanga cuivré magnifiquement perché devant moi sur une tige d’herbe haute. Grrrr… Je maudis ma distraction. J’aurai dû surveiller l’équipement. Plusieurs veuves dominicaines nous ravissent de parades nuptiales aériennes très spectaculaires, le mâle dansant sur place et sa longue queue (~30 cm) flottant en dessous de lui en dessinant d’élégantes arabesques. Retour au centre vers 9h30. Il fait déjà très chaud.

Camille & michel
Camille et Michel sur le terrain
station broyage
Station de broyage de céréales du centre
Les autres sont déjà rentrés. Ils vont repartir à 11h30 et il est décidé de préparer le repas dès maintenant. J’ai faim. Je mange une orange béninoise (peau verte). Nous allons voir la station de broyage des grains. En chemin nous croisons un attroupement. Des jeunes du centre ont tué un beau serpent à coup de machette. Deuxième scène de ce type en trois jours. Je me retiens de commenter. Y a du boulot éducatif à faire sur le sujet.

Après la visite je vais me poser à cheval sur le muret au coin du patio, confortablement adossé au mur devant un avocatier bien fréquenté. Un drôle d'insecte suit son chemin sur le muret, en carapace de monstre sorti du fond des âges, et chargé de cadavres de fourmis. Je serais curieux de savoir de quoi il s'agit (cf photos). Pas trop farouche, il se laisse mitrailler sous tous les angles en mode macro, l'objectif presque au contact.
Je m’assoupis un moment.

L'Insecte_2 L'Insecte_1
Petit monstre des murailles et ses proies (fourmis). Qui est-il ?
Les botanistes repartent et nous déjeunons peu après, de riz œuf dur et orange. Lourde sieste ensuite. Il fait 32° bien moites dans le patio.
Au réveil je m’assieds sur le coin de la tente et j’observe les piafs dans les avocatiers (capucins bicolores et nonettes, tisserins, hirondelles, souimangas dont le sans-nom qui me raille), et je vois de l’autre coté du patio circuler le long du mur le même joli serpent vert d’eau que des jeunes on tué à l’embarcadère d’Ahomey-Lopko. J’attrape le Lumix et je m’avance. Mais le bougre est vigilant et il m’a repéré.
serpent
Serpent arboricole (philoptamne) dans la cour du
centre Padre-Pio
Il fait prestement demi-tour et pénètre dans une salle (de classe). Je le retrouve qui va se cacher au coin de la salle sous un crâne d’animal (antilope ?). J’asticote le crâne du bout du pied histoire de le faire bouger. Il sort la tête d’un coté et fait mine de m’attaquer face à moi en balançant la tête latéralement, puis se retire (photo floue, pas de lumière). Je recommence, il fait de même de l’autre coté. Je recommence il comprend qu’il doit trouver une solution et repart ventre à terre (!) vers l’entrée. Je le suis et je le mets dans la boite alors qu’il traverse la cour en direction de l’avocatier dans lequel il grimpe comme un vrai pro. Superbe animal.
Je montrerai les photos à Georges. Il s’agit bien d’un serpent arboricole (philoptamne), inoffensif. Mais il aurait pu s’agir d’un juvénile de mamba vert, trèèèès dangereux. Mais je pense qu’il se serait comporté autrement.
Combassou
Combassou, qui parasite de sa nichée
les nids d'amarante du Sénégal.

Le temps se couvre. Les hirondelles, nombreuses, font du rase-mottes.
Je reprends mes observations. Beau souimanga éclatant. Et surprise, un piaf qui a d’emblée les caractères très visibles du bruant cannelle - tête rayée du bruant fou et poitrine roux sombre - que j’avais observé au camp dans la boucle du Niger au Niger il y a 7 ans. Mais il file tout de suite. L’identification est peu vraisemblable car on est assez en dehors de son aire de répartition et c’est un plutôt un oiseau de rochers (rock bunting en anglais). Mystère donc car je ne trouve pas d’autre candidat. Je découvrirai bien plus tard qu'il s'agit sans doute d'une femelle de combassou qui a tous les caractères observés. Un insecte m’a méchamment bouffé le genou gauche sans que je m’en aperçoive.

15h30, notre accompagnateur n’est pas là. On file. Il nous rattrapera sur le chemin.
Au marais nous observons capucins nonettes et amarantes pointés, avant de traverser sur la pirogue propulsée à la perche par Camille qui nous plante dix fois la proue dans les roseaux en rigolant. Ça me rappelle mon stage de voile à Socoa en 1962 et l’épreuve de godille dans le port où j’avais éperonné la moitié des bateaux amarrés sous l’œil outré de l’examinateur. La plage était plus attrayante que le travail de ma technique de godille. J’en payais le prix.
Nous suivons ensuite la piste jusqu’au village suivant, puis jusqu’à une palmeraie de palmiers à huile très bien entretenue dont le régisseur me dira qu’elle fait 35ha. Le centre Padre Pio doit donc avoir des revenus appréciables. Il nous conduit avec trois jeunes gens à une grande prairie humide pour une longue observation. La population d’oiseaux, ou leur activité, est faible. Espèces habituelles. Un gobemouche que je repère en haut d’un buisson nous fait discuter longtemps, gobemouche de Cassin peut-être. Il fuit de loin lorsque j’essaie de l’approcher pour tenter une photo.

palmiers à huile observateurs Le passeur
Traversée de la plantation de palmiers à huile, observateurs sur le terrain (Camille debout), le régisseur de la plantation qui a guidé notre retour.

A 18h30 le régisseur nous guide au retour par des raccourcis jusqu’au chenal de traversée du marais. Je suis affreusement poisseux et très fatigué. A l’arrivée, Camille et Michel font à Georges le rapport de leur activité du jour.
Puis Gisèle et les garçons font la cuisine. Ici les pâtes, le riz, la semoule de couscous se font apparemment toujours de manière déjà décrite, un peu comme le risotto chez nous en ajoutant l’eau au fur et à mesure du besoin de la cuisson.

Deux étoiles sont très brillantes dans le ciel de début de nuit. Deux planètes, dont Vénus, qui descendent sur l’écliptique vers l’horizon. J’explique à Saba et Michel qui s’intéressent à la question pourquoi Vénus est toujours juste avant ou juste après le soleil. Et pour les convaincre je mets la lunette en place et je la pointe sur Vénus. On distingue effectivement bien le disque brillant de la planète bien qu’il soit petit, et on voit même la calotte d’ombre qui la coiffe. L’apparence est celle d’un croissant de lune au tiers du cycle et tourné de 90° (le soleil éclairant la planète par "en dessous"). Merci à Karl Zeiss une fois de plus. Mes compagnons sont contents de l’observation.
Il est 20h30 et nous dinons.
Ensuite toute l’équipe repart pour une sortie nocturne aux grenouilles etc… Je n’en suis pas, ce qui m’est inhabituel, car trop fatigué. Il aurait manqué une paire de bottes si j’avais été partant, mais une paire de plus n’aurait pas changé ma décision. Papy HS. Je plonge sous ma tente, mal dans ma peau à court d'énergie et poisseuse.

Jeudi 17 juin 2015
Réveil 6h après une nuit peuplée de rêves d’un mortel ennui. Le ciel est clair. Personne ne bouge dans le dortoir. Je m’habille et je commence à ranger mes affaires pour le déplacement de ce soir. Les autres émergent à leur tour. Ils sont rentrés vers 1h du matin.
Départ mou vers 7h30 . Nous allons nous poser dans un secteur bocager à 500 mètres du centre, en plein soleil, supportable à cette heure. Un superbe souimanga éclatant file avant que je puisse lui tirer le portrait. Un merle africain stationne un bon moment (15’) sur une branche en hauteur avec des brindilles dans le bec.

coucou Klass
Coucou de Klass
Manifestement il construit son nid et nous le dérangeons. Pie-grèche fiscale, touraco gris. J’ai encore une illusion fantasmatique du gobemouche d’hier : cisticole dit Camille, mais barre noire sur l’œil, bec noir, ventre très pâle, pattes orangées, donc pas roussâtre. Nous découvrirons le lendemain après avoir réfléchi et consulté le guide chacun de notre coté que nous avons la même conclusion lorsque je dirai à Camille qu’à mon avis il s’agissait d’un prinia, "oui, prinia modeste, j’ai aussi regardé" a-t-il confirmé.
Vers 8h30 nous nous déplaçons vers un autre site semblable (et à l’ombre). J’observe un passereau genre cisticole, longue queue ("conspicuous field mark" comme disent les ornithos anglophones), brun sombre dessus, dessous clair, pas identifié. Le sans-nom émerge et se pose à 10 mètres superbement visible sur une branche à mi-hauteur d’un arbre mort, … et file avant que j’aie eu le temps de le cadrer. Tieu-tieu-tieu-tieu se moque-t-il de son buisson où je n’arriverai plus à le voir. Camille s’éloigne un moment. J’en profite pour entreprendre de comparer nos jumelles. Il a des Zeiss Terra ED 10x40 qui lui ont été offertes avec le guide B&D par deux volontaires LPO du mois de janvier venus étudier l’astrild du Niger. Superbe cadeau. Mais je constate que les œillères sont en position rétractée et que la correction d’œil droit est complètement dans les choux (j’ai une vision semblable pour les deux yeux). Donc je tire les œillères et j’ajuste la correction. Elles sont évidemment bien supérieures à mes Nikon Monarch 10x40 (qui ont maintenant une bonne douzaine d’années, mais l’optique ne vieillit pas trop sauf accident). Lorsqu’il revient de sa station technique j’explique à Camille ce que j’ai fait. Il jette un œil dans son instrument et s’émerveille. Merci Michel.

Vers 9h30 nous levons le camp et nous rentrons au centre. Coucou de Klass sur le chemin (photo) et sans-nom. En marchant je réalise que je n’ai pas vu un seul singe en liberté alors que singes patas et singes verts sont présents au Bénin. Ils sont présents me dit Camille, mais en forêt, et discrets.

toilettes tracteurs 1 tracteurs 2
Le bloc sanitaire bien délabré du centre, tracteur en réparation, et tracteurs opérationnels

Agitation en arrivant au centre, sur le tas de tronçons de troncs d’arbres en vrac que les stagiaires ont entrepris de ranger au pied de la haie qui borde l’esplanade des tracteurs. Deux filles s’éloignent en courant et en criant. Le groupe a dérangé un cobra qui n’a pas aimé le dérangement et les garçons entreprennent de défaire le tas pour atteindre le serpent qui heureusement pour lui, aura filé.

cherche cobrarat de Gambie
Un cobra est dans le tas de bois, et rat de Gambie

Morose, en manque de café, je vais me poser dans une salle de classe qui donne sur le patio pour faire la saisie des données dans le fichier excel cumulatif. Mais je suis fatigué et somnolent et je dois aller me poser sur le même muret qu’hier pour un petit somme avant de reprendre le travail.
Camille vient me chercher pour une photo. Il s’agit d’un énorme rat de Gambie qu’une stagiaire tient par la queue et derrière la tête, puis comme il se débat dangereusement un garçon le prend par la queue et le tient suspendu Une bête impressionnante. Je fais deux photos et je retourne à ma saisie. Sur le chemin je demande à Camille ce qu’ils vont en faire. Le manger certainement me dit-il.

Jean-Baptiste surgit pour m’entretenir de pompage solaire. Je ne sais pas qui lui a dit que j’avais une petite compétence dans le domaine. J’ai effectivement déjà évoqué la question avec Martial et Damien sans donner corps à aucun projet, même esquissé à ce stade. Bref nous évoquons rapidement la question. Ils ont un problème de pompage de leur eau pour le centre, réalisé par motopompe diesel actuellement. Je lui explique qu’il est aujourd’hui possible d’avoir une pompe solaire fiable ne nécessitant pas d’autre entretien qu’un nettoyage annuel de la pompe, si l’eau de leur nappe n’est pas trop riche en matériau abrasi. En outre ils n’ont pas besoin d’asservissement pour un pompage au fil du soleil. Une mise en marche simple, presse-bouton, suffirait. Ils ont trois citernes de chacune environ 4-5 m3 et leur nappe est à une petite quinzaine de mètres en dessous du niveau du sol, ce qui nécessite une puissance électrique inférieure au kilowatt. Après être allés voir les citernes sur le toit nous convenons que j’en parlerai à Martial Kouderin et qu’ils se coordonneront pour un partenariat éventuel. De mon coté je demanderai un devis à France-Photons dès que j’aurai un moment cet été.

martin chantant
Martin chasseur chantant

Départ pour Lanzron prévu vers 17h. Après la sieste je m’ennuie. Le ciel s’est couvert. Un peu de vent rend la chaleur moite plus supportable. La cloche tinte. 15h30 coup de tel de Martial Botton en France (Le Pic Vert) qui m’annonce que c’est foutu pour le creusement de la mare pédagogique de St-Jean le 23 juin, parce que l’entreprise de TP ne répond pas. Ce sera donc probablement septembre à moins que juillet ne soit possible. Pas une bonne nouvelle. Mais j’ai la tête ailleurs, et fatiguée.
Juste avant de partir j’observe un capucin bicolore qui pénètre discrètement dans un paquet de feuilles dense au bout d’une branche. Je m’approche. Il est en train de construire son nid. Le couple mène son manège comme toujours très discrètement. Ils me font la grâce de poser tous les deux près de leur nid pour une petite photo de famille. Merci les piafs !

17h15 – Après le pliage des tentes et le bouclage des sacs nous filons sur Lanzron avec le même harnachement sur le porte-bagage de la moto qui me fait toujours trembler pour mon matériel photo. Les 8 km de piste plus ou moins défoncée sont longs car je maintiens nos sacs d’une main et je me cramponne au siège de l’autre.

Nous sommes accueillis à l’entrée du village par Félicien Tchangoloké, jeune guide local et instituteur au village, partenaire de C-O. Il nous fait poser nos affaires dans le séjour de la grande case qu’occupe avec ses parents son collègue Youssoufou Zinsou-Vé, guide et enseignant aussi, qui arrive justement sur place. Félicien tient à nous montrer le chantier de sa propre case dont la toiture est en cours de reconstruction complète. Trois ou quatre artisans sont au travail sur le chantier, en train de terminer la charpente, dont l’architecture à quatre pentes n’est pas très différente des nôtres, sauf qu’elle est constituée de troncs de petite dimension (<~12-15 cm) pratiquement bruts, à peine écorcés, grossièrement nettoyés de leurs nœuds, et de branches de plus petit diamètre. La couverture sera de tôle ondulée, on en voit énormément ici. J’évoque le problème thermique que ce type de couverture pose. On a l’habitude de la chaleur me répond Félicien. Une couverture de chaume, ça dure 3 ans, une de tôle 50 ! Nous parlons aussi pisé et techniques de construction en pisé car c’est le matériau constitutif des murs de la maison. J’évoque le renouveau de ce matériau en France et le fait que j’ai une maison familiale ancienne qui en est faite. Matériau universel en fait, c’est aussi l’adobe des indiens du Nouveau Mexique, et aussi du Mexique sans doute.
Retour à la case de Youssoufou. Nous ne camperons pas me dit Camille car il met une chambre à notre disposition, dans laquelle nous prenons nos quartiers sur le champ. Une petite table encombrée d’un vrac de documents, trucs électroniques et autres, est inutilisable. Il faut nous débrouiller à nous insérer dans ce bazar, sans dégât et sans rien perdre. Le lit est un bas flanc en lattes de bambou couvert d’une natte sur laquelle nous dormirons. Mes vieilles articulations apprécieront modérément la grande fermeté du support.

Une fois installés nous nous posons sur le canapé du séjour - genre faux ancien de chez nous. Chaleur lourde et fatigue. Je m’assoupis un moment. Petit tour devant la maison ensuite, qui se révèle être un havre d’abondance tropicale où l’on trouve en plusieurs exemplaires, manguiers, citronniers (citrons verts), orangers (oranges vertes aussi, espèce locale), et cocotiers. J’interroge Félicien sur le danger que représentent les deux cocotiers de 12-15m de hauteur, chargés de noix, en bord de piste, pour les passants. Pas d’accident me répond-il alors que les enfants jouent au pied des arbres… Heureusement que Magali n’est pas là… Le terrain localement est assez sablonneux. C’est moins la gadoue qu’à Kpotomey losqu’il pleut.

Survient alors une scène étrange qui m’extrait de notre bavardage dans la cour devant la case, lorsque de la piste voisine émerge parmi les ombres du crépuscule, un personnage tout droit sortie d’un conte de fée. Un tout petit homme, vouté et boitant assez bas, vêtu de poussière et de hardes au sens le plus absolu, son pantalon d’un tissu plus qu’incertain est aussi plus que déchiré aux deux genoux et les lambeaux de tissu pendent sur ses chevilles. Mais cette ombre grise dans le gris de la nuit tombante est auréolée de la lumière d’un sourire féérique. Son visage lumineux, superbement buriné par les longues années aux champs, d’où il revient sans doute aujourd’hui son sabre d’abattis à la main, flamboie de simplicité radieuse. Ce petit bossu boiteux souriant aux cieux et aux hommes m’apparaît comme la superposition de la lumière évanescente des voiles de Botticelli portée par les ombres difformes crépusculaires de Goya. Il se dirige vers un bas-flanc de lattis le long de la façade de la maison. Il y pose son outil et s’assied, puis ouvre un sac et en sort quelques racines de manioc qu’il découpe et distribue à sa basse cour, poules, pintades, canards, et petits cochons noirs, qui sont accourus en piaillant et grognant d’excitation pour se disputer la manne qu’ils savent arriver. L’homme distribue ses gourmandises tout en parlant à ses animaux avec une attention amicale qui dit son plaisir de les retrouver. Quelle scène ! Il émane du personnage une extraordinaire bienveillance et une sérénité que je ne suis pas près d’oublier.

père Youssoufou
Le fascinant père de Youssoufou, personnage de légende
Ensuite il sort de sa besace crasseuse la dépouille d’un jeune francolin (à double ergots) qu’il a piégé, et dont il coupe la tête puis les pattes avec son outil tout en parlant à Camille de l’utilisation qui en sera faite en médecine traditionnelle. Il arrache ensuite les grandes plumes (rémiges) dans le même but. Il est le père de Youssoufou. La nuit tombe. Je sors de ma fascination et je me hasarde à lui demander si je peux faire une photo de lui. Alors l’apparition s’évanouit et l’homme se dresse près de son banc et pose, avec un sourire devenu naïvement convenu, pour une photo par l’homme blanc (yovo, en langue Fon). "La tourterelle vineuse sonne l’heure !" nous dit-il, alors que l’une d’entre elles émet son "cour-cou-rou" en dessus de nos têtes.

Le dîner se fait bien attendre, dans le noir (frontale éteinte pour économiser la ressource), le T-shirt poisseux et la fatigue du jour accumulée. Ce sera vers 21h, œufs durs et riz à la béninoise, sans surprise mais bien reconstituant, arrosé d’une bonne Béninoise, rafraichie à l’eau du puits, car j’ai commis la maladresse de raconter à Camille qui m’annonçait que la bière serait tiède (pas de frigo au village), de lui raconter que la première chose que faisait mon père lorsque nous arrivions sur le site du pique-nique quand j’étais enfant, était de mettre les boissons au frais dans le lit du ruisseau. Petite gêne donc pour ce commentaire relayé par Camille et traité peut-être comme une demande indirecte par nos hôtes.
L’inconfort rigide du lit bas-flanc que nous rejoignons rapidement ensuite, n’a condamné mon sommeil qu’à quelques ponctuations mineures, mises à profit pour savourer avec bonheur les échos de la nuit africaine.

Vendredi 19 juin 2015
Vers 5h un premier réveil sonne dans une pièce voisine. Une meute de moustiques vrombit derrière ma moustiquaire, rumeur furieuse qui me fait marmonner mentalement du fond de ma somnolence une fervente incantation reconnaissante au voile protecteur. J’ai ronflé comme un sonneur et le pauvre Camille a moyennement apprécié je crois, mais sa courtoisie native le retiendra d’en faire état. La forêt dans laquelle le village est niché s’éveille doucement. Les coqs anticipent un peu le lever du jour et sonnent le clairon pour la basse-cour dont le chœur s’élève alors crescendo, poules caquetantes, moutons bêlants et cochons grognant, qu’accompagnent de leur flûte les bulbuls locaux.
Il faut se lever. Toilette de chat suivi du petit dej spartiate du broussard d’opérette – substitut de chocolat et baguette souple, le tout pris d’un cœur léger au lever du jour.
Nous partons vers 7h pour un transect prospectif dans la campagne hors du village. Camille m’a emprunté mes "crocs" (@marque déposée) de brousse de bobo, bien pratiques (cadeau de Magali), car il n’a que des sandales un peu hors d’âge et inappropriées en milieu humide.
Le père de Youssoufou est sur son bas-flanc devant la maison en ce petit matin. Il semble qu’il y dorme. Diogène, version sur le tonneau, et à l’ombre.

Il fait très beau. Cheminement agréable à travers le village – forestier – déjà effervescent. Multiples saluts de nos guides adressés à leurs concitoyens et concitoyennes, que nous accompagnons volontiers des nôtres, Camille et moi.
La perspective visuelle s’ouvre à la sortie du village sur un très agréable panorama agricole riche de végétation dense, et de prairie humide, et bruissant des chants d’oiseaux. Dix sept espèces en un gros quart d’heure, astrilds, tisserins, souimangas, euplectes, coucals, pie-grièches, amblyospizes, …, et le survol de quelques dendrocygnes. L’herbe du sentier est trempée et j’ai dû mettre les couvre-chaussures sur mes pataugas pour éviter d’avoir droit au bain de pieds raffiné de rosée du matin.
Coordonnées GPS du site (un point du chemin): N6°36’52,4"/E2°23’28,5"

vin de palme
Dégustation de vin de palme sur le site de production...
Ambliospize à front blanc
Ambliospize à front blanc.

Nous passons près d’un bois clairsemé où travaille un paysan entouré de bidons de plastique entre des arbres abattus. J’emboite le pas de Félicien qui l’approche. Nous échangeons saluts et grands sourires. L’homme produit du vin de palme avec la sève de palmiers à huile qu’il recueille et fait fermenter comme pour du moût de raisin. Les fûts de fermentation sont de très grosses coques de noix de la taille d’un ballon de foot. Il me propose en souriant de goûter son nectar. Je ne suis pas homme à refuser un verre de vin nouveau. Le vin de palme est blanchâtre, clairement alcoolisé, et sa saveur est légèrement amère, un peu sûre, pas désagréable mais pas enthousiasmante pour mon palais de yovo pas dégrossi. Les abeilles par contre adorent et se pressent nombreuses et avides au goulot des bidons que le producteur remplit, et une bonne fraction d’entre elles sont englouties, ce qui n’émeut personne autour de moi. Félicien me répond laconique qu’elles font partie de la production. Je l’interroge aussi sur l’apiculture locale. Il semble qu’il n’en existe pas. Ici l’abeille est sauvage, exclusivement (réalité locale seulement car il existe bien une apiculture au Bénin). Je regrette de ne pas avoir fait de photos de quelques unes des abeilles pour comparer aux miennes.

chenille
Chenille géante de mille-pattes local selon Youssoufou.
J'aurais aimé voir le mille-pattes.

Nous poursuivons le transect après cette rapide mais très intéressante leçon de choses. Observation d’une corvinelle à bec jaune. Nombreux nids partout autour de nous. Le sentier s’insère entre des haies de roseaux assez hauts qui nous privent de la perspective et handicapent sévèrement l’efficacité de l’observation. Il est 9h30. Le soleil a bien grimpé et avec lui la température. Nous faisons demi-tour. Discussion en cheminant sur les différence en français entre les noms des petites et moyennes étendues d’eau (bassin, mare, étang, lac, marigot, lagune,…). Félicien répond à une question de ma part que ces fagots de branches de palmiers observés au bord du chemin sont destinés à être utilisés pour la pêche.
Nous entrons dans la forêt. Le sous-bois est dense, l’atmosphère assez étouffante. J’enlève ma casquette trempée. Observation d’une énorme chenille de mille-pattes (photo). Youssoufou a un appel sur son mobile. Signe des temps. La forêt tropicale n’est plus ce qu’elle était…
Nous passons près de termitières colossales (6-7 m de diamètre par 2 m de haut). Traversée d’un champ de roseaux aux feuilles coupantes. Un colombar à front nu s’enfuit. Un martin chasseur à poitrine bleue refuse de se laisser photographier. Je ruisselle. Nous arrivons juste derrière la maison de Youssoufou d’où nous sommes partis. Il est 10h15.
Fin du dernier transect de la mission.

Nous refaisons nos sacs. Je suis poisseux intégral, genre tue-mouches. Pratique, aucun moustique ne se risquerait sur un tel terrain.
Je demande quelques citrons verts à Youssoufou qui m’en cueille une fournée. Je lui laisse un billet en échange, largement compensatoire. Photos souvenirs avec les adorables loupiots émerveillés de voir leur image sur un écran, et des deux riders sur leur moto. Et nous filons. Zut, j’ai oublié de faire des photos du chantier de charpente de Félicien.

maison Youssoufou scène domestique enfants motocyclistes
La maison de Youssoufou, son arrière cour, ses loupiots et le duo ornitho motocycliste CREDI-ONG. Le spectre blafard sur le tansad de la moto, c'est moi.

Les bagages sont mal harnachés et basculent doucement vers la droite. Je les maintiens d’une main anxieuse. Remontés une première fois, puis une seconde à la halte bistro du coin pour les bouteilles consignées où je me brûle fort le devant du tibia sur le pot d’échappement, et une troisième en arrivant à la base de Kpotomey. Nous déjeunons à Zinvié chez Honon (terme fon qui désigne la femme qui engendre des jumelles) : pâte noire (base igname), légumes verts (vénonia), poulet (coriace), fromage. Bon. "Eia !" dit Camille à la fin du repas (on y va ! en langue fon). "Aouanou !" dis-je à la patronne en partant (merci !).
Le Bénin est une immense basse-cour, les poussins y sont présents partout.

Camille me pose à ma case. Nous nous donnons rendez-vous vers 16h pour finaliser la base de données et transférer les fichiers. D’abord la douche urgentissime, puis la sieste après une première phase de grosse lessive des fringues de ces trois derniers jours. Fin de lessive ensuite, avant de commencer doucement à regrouper mes affaires pour les bagages.
Vers 16h je m’installe sous la paillote du Régal où je saisis les données d’observation. Puis transfert des photos du jour en attendant Camille. Mais Camille ne vient pas. Il a un contre temps. Ce sera pour demain. Je rêve un peu devant une bière. Le sans-nom passe plusieurs fois dans les arbres autour de la paillote en me raillant impitoyablement. Je le trouverai peut-être dans un des 11 CD des oiseaux d’Afrique de Claude Chappuis. Un superbe papillon (nombreux individus) butine en permanence les fleurs de la haie d’orgueils de Chine, mais ne s’arrête jamais plus d’une ou deux secondes. Impossible à mettre dans la boite, sauf au moyen d’un équipement approprié. Fin de journée nonchalante et moite jusqu’au rendez-vous dans la cour devant la maison avec les jeunes permanents et stagiaires de l’association pour un dîner autour d’un feu ouvert. J’aide Laurence à la préparation du feu sur lequel bouillira le chaudron traditionnel. Les invités arrivent doucement, souvent à moto, le moyen de déplacement le plus populaire car le mieux adapté aux conditions routières locales. Certains repartent sur une injonction de Laurence chercher un produit de cuisine ou de la vaisselle à la ferme. Nous sortons les chaises disponibles, certaines de chez G&J, mais Georges devra se rendre ailleurs et Justine ne fera qu’une ou deux brèves apparitions au cours de la soirée. Leurs jumeaux Joseph et Joséphine, grands adolescents, seront présents. Finalement tout le monde, soit une quinzaine de jeunes plus un volontaire chenu se retrouvent autour du feu en bavardant de tout, mais surtout des préoccupations universitaires des participants, et en se régalant de la riche soupe de pomme de terres mitonnée par Laurence dans sa grande marmite en suivant la recette de préparation que j’ai déjà vu appliquer plusieurs fois. Une des plaisanteries récurrentes est de moquer l’appétit de Damien, un gringalet qui mange son poids de nourriture quotidiennement et récupère tous les restes. Je fume une cigarette piratée à Raphaëlle. Fin de soirée vers 22h30 après un vague nettoyage du site.

Réveil nocturne vers 3h30 à cause d’affreuses démangeaisons brûlantes au majeur de la main gauche et au genou droit. Quatre piqûres pour chacun, bien en ligne pour le genou. Une punaise peut-être. Les démangeaisons rémanentes me harcèleront pendant un mois. Sale bête !

Samedi 20 juin 2015
Levé à 6h30. Nettoyage des restes du feu d’hier soir. Evacuation des cendres et rangement des pierres. Joséphine balaie la cour avec une application somnolente. Le ciel est gris. Commence une mâtinée nonchalante. Passage au Régal pour un bon café qui me console de la lavasse que Justine m’apporte. J’observe sur le devant de mon tibia droit une grosse cloque indolore qui résulte du contact intempestif avec le pot d’échappement de la moto de Camille hier, que j’avais un peu oublié depuis. Camille appelle : nous aurons un débriefing de la mission au déjeuner. Il pleut un peu. Je plie une partie de mon linge lavé hier et séché depuis. Le reste attendra le soleil. Nettoyage de mes pataugas boueuses et début de préparation des sacs pour le voyage. Je défais entièrement mon lit, je secoue le drap et la natte, et je change le matelas pour éviter d’être à nouveau bouffé par le monstre de la nuit dernière.

arbre à palabres
L'arbre à palabres de Kpotomey
calao  sitatunga
Calao à bec noir et juvénile de sitatunga du mini zoo de Kpotomey.
Vers midi Camille passe me prendre et nous allons chez Adicle le restau du CA (chef d’arrondissement) où nous avons déjà déjeuné plusieurs fois. Laurence et Georges nous y retrouverons bientôt et nous déjeunons en débriefiant.
Un orage tropical de première grandeur se déclenche alors. Il pleut à seaux et nous devons changer de table.
Georges fait le point sur les objectifs de la mission et sur les projets de CREDI-ONG en matière d’environnement dans le cadre du partenariat avec Planète-Urgence. Il mentionne un projet de création d’une plaquette touristique illustrée sur les oiseaux de la vallée du Sitatunga, à laquelle mes photos pourraient contribuer. Il mentionne aussi l’éventualité de la création d’un groupe d’anciens volontaires PU de cette mission pour des actions collectives. Ensuite nous faisons un tour de table en commençant par Laurence sur la manière dont chacun a vécu cette mission. Laurence et Camille s’expriment sur le sujet, avec des appréciations positives sans surprise, Camille précisant que je lui ai appris que "à cœur vaillant rien d’impossible" le jour où de mon coté j’ai un peu regretté de lui avoir imposé la poursuite du transect alors que son furoncle à la cuisse le faisait beaucoup souffrir. J’interviens le dernier pour dire le plaisir que j’ai eu à collaborer avec eux, l’intérêt réel que j’ai pris à accomplir cette mission et à mon partenariat de terrain avec Camille de qui j’ai beaucoup appris, même si de son coté il a encore ça et là quelques lacunes qui seront vite comblées. Georges évoque ensuite l’édition de sa plaquette touristique en suggérant que la mauvaise qualité des éditions au Bénin pourrait être contournée en éditant la plaquette en France. A cela j’objecte qu’une recherche de fonds pour de meilleurs équipements et un perfectionnement des professionnels du Bénin serait une solution de développement qu’on pourrait envisager, mais que la solution qu’il propose est celle d’une assistance qui n’apporte rien au développement du Bénin et à laquelle je suis opposé (en accord avec PU je pense). Nous en reparlerons. Cela dit je suis prêt à participer à ses projets.

Après cette discussion intéressante Camille ramène Laurence d’abord, puis revient me prendre (j’ai dû insister pour qu'on procède dans cet ordre) pour me ramener à ma case. J’ai dû cette fois sortir le poncho de rando car il pleut toujours. Je ne l’aurai pas apporté pour rien.
Café Régal après la sieste, où je dois retrouver Camille pour lui passer les fichiers photos et le fichier excel des observations. Il pleut toujours et il se met à faire bien frais (disons moins de 25° !). Camille appelle vers 16h, il ne viendra qu’à 17h, puis rappelle à 17h, il ne viendra qu’à 18h. Mais à 18h nous réalisons qu’il ne m’a pas passé la fiche d’hier matin et il faut commencer à préparer la salle et installer les tables et mettre les couverts pour le dîner de ce soir où c’est moi qui invite. Nous renvoyons la clôture des fichiers à demain matin.
Pour cette soirée, comme ils m’avaient tous invité le lendemain de mon arrivée, je les ai invités à mon tour la veille de mon départ. L’heure était fixée à 19h mais Laurence m’explique qu’ici les gens arrivent en général avec une petite heure de retard. La règle est vérifiée ce soir. Les premiers convives arrivent vers 19h15 et les derniers vers 20h30 alors que nous sommes à table. Finalement nous serons une grosse vingtaine, permanents, stagiaires et volontaires. J’ai choisi le couscous au lapin sur recommandation unanime de Laurence et Camille. C’est le restau chez Aligre qui prépare le couscous et c’est Clotilde la gérante du Régal où nous dinons qui fournit les boissons – bière et sodas. Le lapin est un peu coriace à mon goût, mais nul ne s’en plaint. Nous nous mettons à table vers 20h. Je suis assis à coté de Damien Martin et de son frère parisien en visite touristique, et nous passons une bonne partie du repas à discuter physique et cosmologie. Ils me font passer en revue les deux infinis, exercice auquel je me livre avec plaisir (du lego des particules élémentaires aux mystères de la matière noire et de l’énergie noire…). Laurence avait prévu que nous danserions ensuite mais il n’en a rien été. Chacun a sagement quitté les lieux vers 22h après le dîner et après le rangement collectif du matériel sous la direction de Laurence avec qui je prends rendez-vous pour la vaisselle demain matin à 8h. Et aussi après que Damien-le-petit, son doggy-bag local bien plein à la main, ait été encore une fois bien charrié pour son appétit d’ogre minuscule par ses compagnons rigolards.

Je lis un bon moment avant de dormir. J’aime les histoires de Marie-Sophie et de son Esternome qui traversent celle de la Martinique, et le style émaillé de vocabulaire et de grammaire créole de Chamoiseau.
Nuit bizarre. Réveillé vers 1h30, bien vigilant. Je bouquine une petite demi-heure avant de repartir le cœur léger au pays des songes. Puis réveillé à nouveau vers 3h30. Je réitère le procédé. A 4h la fraîcheur est telle que je dois me couvrir les jambes de mon K-way. Les grenouilles dehors font un potin d’enfer, délicieux.

Dimanche 21 juin 2015
Finalement j’émerge de ce sommeil par épisodes vers 6h45. Je soupçonne que Justine n’a pas osé me réveiller à l’heure officielle (6h30). Grand beau assez sec, 25°5 dans la case.
Vers 7h30 Joséphine s’annonce par un co-co-co. Justine est derrière elle : le pain n’est toujours pas arrivé, elles en sont désolées. Bonne nouvelle en quelque sorte donc, le petit-dej reste à venir. Pas grave réponds-je, j’attendrai. Un quart d’heure plus tard Justine m’apporte le plateau habituel. Je le pose sur la table et je soulève le couvercle du pot d’eau chaude : l’eau est brune. Je ne vais pas risquer une intoxication pendant le voyage de retour. L’eau part dans le caniveau de l’arrière cour et je garde la baguette molle.
A 8h je retrouve Laurence au café Régal et nous expédions la vaisselle en une vingtaine de minutes.
Je demande un café à Clotilde ensuite et je mange mon pain en rêvassant et en écrivant quelques notes.

Cap sur le marché ensuite pour acheter des fruits d’exportation après avoir laissé un paragraphe reconnaissant dans le livre d’or de l’asso au musée. Pie-grièche fiscale en montant le sentier vers le village. En haut du sentier je croise Georges et Joseph, chacun sur sa moto qui sortent de chez ce dernier et s’en vont à la messe (je m’abstiens d’une remarque sur le covoiturage à moto qu’il est un péché grave-grave de ne pas pratiquer, surtout quand on va à la messe).
Au village, mauvaise surprise, nous sommes dimanche et tout le Bénin est à l'office du dimanche matin, même les marchands de fruits. Seule une petite marchande tient son étal devant les bâtiments du marché (photo), en mission dictée par la précarité sans doute. Ses fruits ne sont pas trop chouettes mais je n’ai pas le choix. Je lui prends deux beaux ananas et des petites bananes (0,75€). Elle n’a pas de mangue. Les ananas seront délicieux, mais les bananes seront bonnes à jeter, contaminées par un hydrocarbure quelconque.
Sur la route du retour en haut du sentier je vois passer un couple de rapaces que je n’arrive pas observer plus que le temps pour eux de traverser l’espace entre les deux haies de grands arbres qui bordent le sentier. Mais ils sont assez agités et l’un d’eux me fait la faveur de se poser quelques instants sur une haute branche d’où je peux le mettre dans la boite (little banded goshawk probable). En prime, un couple de calaos à bec noir vient chasser dans le coin et, pas farouches, posent pour de jolis portraits.
Je repasse au musée faire quelques photos des animaux du mini zoo. Un couple de singes patas qui cohabitent avec un velvet et une poule dont le python royal n’a pas voulu (oui-oui !) pour une raison mystérieuse, et les délicieux Sitatungas qui sont l’emblème ce cette mission.
Retour à la case où je ramasse mon linge sec avant de finaliser le bouclage des sacs. Les ananas sont passés dans le gros sac-valise.

Un dernier café au Régal. Clotilde est absente. Le temps se couvre. La radio diffuse un sermon religieux superbement véhément. Le prédicateur y perd son souffle. 11h40, Camille arrive enfin. Je lui passe la clé USB avec tous les fichiers qu’il installe dans son PC. Mission accomplie. Nous avons effectué 1974 observations de 91 espèces (données extraites après mon retour).
Nous allons déjeuner chez Adicle. Plans changés, ce n’est plus Martial qui viendra me prendre pour m’emmener à l’aéroport, mais Joseph, avec la voiture de Damien. En rentrant à la case nous passons à la boutique du musée où je prends une bouteille d’apéritif local et deux pots de confiture (mangue et ananas) avant de saluer Laurence d’une grosse bise (Camille s’engouffre dans la brèche et m’imite en rigolant). Puis bouclage final des sacs à la case où j’ai pu intégrer les derniers achats.

A 15h Joseph arrive et nous filons sur Cotonou avec un passager supplémentaire (Saba avec qui nous étions à Padre Pio). La pluie arrive pendant le parcours. Nous laissons Saba à l’entrée de la ville, je promets de lui envoyer des infos sur les assos d’étudiants béninois en France.
Cotonou est à peine moins effervescente le dimanche que la semaine. Joseph doit voir son tuteur universitaire (stage de M1 de sociologie) qui tient aussi une station de lavage de voitures, puis une tante dans un centre religieux pour une histoire familiale de cousine qui tourne mal.

Ensuite nous allons faire un tour prévu au programme, au traditionnel marché artisanal vers 17h.
En arrivant, le moteur de la voiture cale en traversant le trottoir pour entrer sur le site. Impossible de redémarrer tout de suite, il faut attendre 2-3 minutes et une odeur préoccupante de moteur surchauffé envahit l’habitacle. Une fois garés sur le parking 50 m plus loin, Joseph lève le capot et il se confirme que là est l’origine de l’odeur. Evidemment on n’ouvre pas le bouchon du radiateur, mais c’est le suspect n°1.
Je vais faire quelques achats dans les boutiques, harcelé par les vendeurs lourdement insistants qui veulent m’attirer dans la leur. J’achète une robe d’intérieur pour Magali, des boucles d’oreilles pour Elisa et Capucine, une statuette ancienne en bronze pour faire tourner le commerce – à laquelle il faudra que je fasse une place dans mon bazar africain personnel, puis deux bagues que Camille s’était fait montrer, que je lui offre pour ses fiançailles. Puis nous retournons à la voiture où Joseph nous confirme que le radiateur manquait beaucoup d’eau…
J’invite mes deux compagnons à aller boire une bière avant de filer à l’aéroport. Joseph connaît un bistro pas loin dans une cour fermée qui se révèlera être le mess des officiers de la caserne voisine et dont le serveur me rend un ticket d’avoir en guise de monnaie. La somme est dérisoire et j’exprime ma surprise morose par un haussement d’épaule en laissant le ticket sur la table.

Dernière étape, l’aéroport à deux pas. Dépose vite expédiée. Camille m’accompagne à l’entrée où un garde filtre les passagers en partance. Un abrazzo, et ciao-ciao. Une fois dans la place j’ai tout mon temps, un SMS d’Air-France m’a prévenu que le vol aurait deux heures de retard (adieu le TGV de 8h30 demain matin). J’ai donc en gros 4h devant moi. Enregistrement express, mais je dois faire emballer mon sac car un pied photo dépasse et l’assistante ne veut pas le laisser partir comme ça. Comme souvent, l’emballeur n’a pas la monnaie, mais je ne veux pas payer le double du prix de l’emballage. Devant ma fermeté il va partir chercher la monnaie manquante quand une autre voyageuse à emballer arrive avec ce qu’il faut de monnaie. Sauvé.
Longue attente ensuite en salle d’embarquement dans un aéroport du dimanche soir où tout est fermé. Ambiance tristounette. Je savoure mon Texaco. La banalité de la suite ne mérite pas d’être rapportée. Embarquement et vol sans histoire, bouffe correcte, l’hôtesse me colle d’autorité deux glaçons sacrilèges dans mon whisky de bas de gamme, que j’évacue sans ménagement. Sommeil de nourrisson après "The Sniper" sur écran calamiteux, que j’hésitais à voir craignant une ode à la gloire des "boys", mais que j’ai trouvé moins manichéen qu’on aurait pu le craindre même si la bonne conscience des enfants de l’oncle Sam affleure en permanence et irrite souvent, mais pas trop quand même.

Il fait bien frais sur le tarmac de Roissy ce 22 juin vers 8h, disons 13-14°. Débarquement et transferts longuets mais sans histoire. Dès mes bagages récupérés je file vite à la gare TGV d’où mon train vient de partir, et je fais changer mon billet. Prochain train pour Lyon complet. J’insiste et j’obtiens en billet quand même, et je prends aussi un billet Lyon-Voiron pour terminer le parcours. Strapontin donc dans le TGV suivant, bien bourré, où je ne serai pas le seul sans place réservée, mais finalement tout le monde sera assis jusqu’à Lyon.
Magali m’attend à la gare de Voiron.
Les potirons du potager ont bien prospéré.

épilogue: Merci à J. Gonin (LPO La Rochelle) qui a levé pour moi le mystère du sans-nom. Il s'agit du camaroptère à dos vert.


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